Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
On y cherche du fruit, on croise la violette, la réglisse, la mûre… et puis, parfois, au détour d’un verre de rouge naturel, surgit une évocation saisissante de cuir, de sueur de cheval, de gibier, voire de fourrure ou d’étable. Ces fameuses « notes animales » qui titillent la mémoire sensorielle, fascinent les uns, troublent les autres – mais ne laissent guère indifférent.
Dans l’univers des vins naturels, ces senteurs un brin sauvages reviennent plus souvent, et avec plus d’intensité, qu’ailleurs. Or, elles ne relèvent pas d’une magie soudaine de la fermentation : elles ont des origines, des causes scientifiques, des histoires de cave et de terroir à raconter. Plongée dans l’animalité du vin rouge nature, entre sol, microorganismes et gestes d’humains passionnés.
Avant de chercher leurs causes, il faut savoir de quoi il s’agit : sous « arômes animaux », les dégustateurs regroupent en fait plusieurs familles d’odeurs qui évoquent, de près ou de loin, l’animal et ses émanations :
Ces arômes ne sont jamais présents dans le raisin lui-même ; ils apparaissent lors de la fermentation, de l’élevage ou même après la mise en bouteille. Certains y voient la patte du « vivant » ; d’autres y goûtent une déviance.
Ces notes animales proviennent principalement de quelques composés chimiques bien identifiés – avec en tête la famille des phénols volatils. Le trio vedette : 4-éthylphénol, 4-éthylguaiacol, et 4-vinylphénol.
On estime que la perception des phénols volatils (> 400 µg/L) varie beaucoup selon les individus, certains étant plus « sensibles » que d’autres [source NCBI, 2019].
La question du « naturel » change toute la donne. Les vins rouges naturels, par choix, cherchent à limiter, voire bannir complètement, les additifs œnologiques et notamment le soufre (SO₂) qui joue un rôle conservateur… mais qui est aussi un ennemi des Brettanomyces. Sans ce garde-fou, la flore indigène du vin s’exprime plus librement.
On comprend pourquoi les arômes animaux sont devenus, dans le vin nature, une signature possible — mais parfois controversée. Car entre sauvagerie contrôlée et vin mortifié, il existe toute une gradation.
Dans les années 1970-90, l’arôme animal était valorisé dans certains grands Bordeaux ou Rioja élevés longuement sous bois. On y voyait une « complexité », une patine. L’arrivée du vin « propre », fruité, contrôlé, international, a changé la donne : l’animalité est soudain suspecte, signe de vin mal fait ou « contaminé ».
Or, la frontière entre grand vin de garde, subtil, et brett dépassé n’a rien d’absolu. Tout est affaire de seuil, d’intensité, d’équilibre :
Même la littérature s’y frotte : Colette, amoureuse de Bourgognes évolués, parlait d’« haleines de bête » dans certains rouges dénudés. Claude Mauriac évoquait le « parfum obscur du vieux Margaux » (Le Temps immobile, 1957).
On croit souvent que l’on retrouve l’animal surtout dans les vins du Sud (Languedoc, Rhône). Pourtant, le Bordelais, avec sa tradition de barrique et ses rouges de garde, entretient sa part de « bête »… mais il la civilise différemment.
À Bordeaux aussi, on découvre occasionnellement, derrière la cerise noire et le cassis, un parfum de vieille selle ou de savon animal, qui font vaciller l’apparente « rectitude » du cru.
Pas de dogme : l’animalité n’est ni bonne ni mauvaise en soi, tout dépend de son intensité, de son harmonie avec les arômes primaires et tertiaires, et de la tolérance personnelle du dégustateur. Dans les concours, par exemple, un vin jugé « animal » par un dégustateur peut récolter les louanges d’un autre !
La réglementation française rappelle depuis 2017 que le vin affichant des arômes animaux très prononcés peut être recalé à l’agrément en AOC, jugé « non conforme au style local » — un vrai débat sur la liberté sensorielle du vigneron !
Les jeunes vignerons du Bordelais, plus connectés que jamais, savent jouer avec cette frontière ténue entre complexité aromatique et défaut tout court. On ose, on assume, parfois on rectifie, d’autres fois on célèbre l’inattendu. Les dégustateurs, eux, affûtent leur palais, bousculent leurs repères, revivent la surprise du goût.
Ce qui était perçu comme une faute devient parfois la griffe du vivant : si l’animalité du vin rouge naturel vous surprend, ce n’est pas forcément un accident — c’est peut-être la signature fugace d’une microflore locale, le murmure d’une vendange patiemment élevée, la trace d’un millésime fougueux. Il y a, dans chaque effluve animal, un clin d’œil du terroir… qui nous invite à boire « hors des sentiers battus ».