Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
C’est une silhouette qui faisait jadis la fierté des coteaux girondins. Le malbec – ou côt, ou pressac – s’épanouissait dans les assemblages, jusqu’à représenter, il y a deux siècles, près de 80% des surfaces plantées à Cahors, mais aussi une belle part du vignoble bordelais (source : Vitisphere). Ce cépage, que l’on imagine aujourd’hui surtout du côté du Lot ou de l’Argentine, a longtemps infusé Bordeaux de profonds reflets violets et d’une structure singulière. Chassé ou presque par le gel de 1956 — qui en brisa nombre de ceps fragiles —, le malbec ne compte plus que pour 1 à 2% du vignoble girondin (Bordeaux.com).
Mais à l’écoute des parcelles, dans un millésime sec comme dans une saison pluvieuse, le malbec chuchote encore sa présence, portée par quelques vignerons résistants, qui lui trouvent une force d’expression inédite… Surtout lorsqu’il s’efface de l’ombre du merlot ou du cabernet pour exister, nu, sans maquillage, ou presque. Là s’ouvre une fenêtre fascinante : celle du malbec vinifié en rouge naturel, à Bordeaux.
Avant d’espérer sentir le parfum franc du malbec nature, il faut s’accorder : qu’entend-on par vin naturel ?
Sous le climat bordelais – humide, parfois généreux en maladies cryptogamiques, et avec un patrimoine technique longtemps basé sur l’assemblage et l’élevage poussé –, élaborer un vin rouge naturel relève d’un engagement exigeant. Le malbec, avec sa maturité précoce, sa peau épaisse et sa sensibilité à la pourriture grise, réclame de l’observation et de l’à-propos.
En 2021, selon la Fédération Nationale Interprofessionnelle des Vins de l’Agriculture Biologique (FNIVAB), seulement 8% environ des surfaces viticoles bordelaises sont certifiées bio (contre 2% en 2010), mais la proportion de vignerons vinifiant sans intrant ni sulfite ajouté reste minime.
Reconnaissons-le : le malbec, dans ses plus beaux jours, sait à la fois donner de la couleur, une densité florale, un fruité noir éclatant (mûre, prune, cerise noire), mais aussi — s’il n’est pas discipliné — des tanins massifs, parfois rugueux.
Malgré la rareté du malbec en mono-cépage sur la rive gauche ou dans l’Entre-Deux-Mers, certains domaines pionniers explorent la voie naturelle, souvent à l’écart des appellations les plus prestigieuses (où malbec et vin nature ne sont pas toujours compatibles sur le plan réglementaire).
Leurs retours convergent : une maîtrise scrupuleuse des maturités, des tris sévères, des surveillances de cave au jour le jour, et une humilité face aux millésimes complexes.
Plusieurs contraintes freinent l’expansion du malbec en vin naturel à Bordeaux :
Reste que le paysage change. Selon la Chambre d’Agriculture de Gironde (2023), le malbec regagne chaque année une centaine d'hectares en plantations, porté par la volonté de diversifier la palette ampélographique locale. La vague nature, stimulée par la nouvelle génération de vignerons curieux, encourage à replanter du malbec sur des terroirs drainants (terrasses graveleuses, argilo-calcaires bien exposés), à revaloriser les vieilles souches oubliées ou à réhabiliter des micro-parcelles en culture biologique/biologique dynamique – conditions sine qua none pour envisager une vinification naturelle.
Certains consommateurs infatigables de nouveautés recherchent aujourd’hui des cuvées 100% malbec “naked wine” — fruit pur, jus digeste, minéralité insoupçonnée. On les trouve parfois au détour de bistrots bordelais engagés, chez des cavistes amis du vivant, lors de salons confidentiels (ViniCircus, ViniNatural, BioCave…), ou par bouche-à-oreille passionné.
Si vous avez la chance — ou la curiosité active — de goûter un vin rouge naturel issu de malbec dans le Bordelais, voilà ce que vous pourrez observer :
Attention : la fragilité du vin nature se révèle parfois dans des notes animales, de réduction, ou un fruit qui “file” trop vite — preuve du risque pris mais aussi de la beauté du geste.
À chaque débat autour du malbec naturel, les voix des vignerons bordelais reviennent, teintées d’humilité. Beaucoup racontent leur fascination pour la capacité du cépage à traduire, sans trompe-l’œil, la vérité du millésime et du sol. Certains imaginent déjà le retour timide du malbec “nu” comme une chance pour Bordeaux de renouer avec sa pluralité historique, loin des stéréotypes.
L’aventure ne fait que commencer : le malbec, longtemps condamné à la disparition régionale, se rêve aujourd’hui comme l’un des symboles du Bordeaux vivant, audacieux, libre — une alternative à la “noblesse” parfois figée des assemblages canoniques.
La rencontre entre le malbec et la vinification naturelle à Bordeaux n’en est qu’à ses balbutiements, mais elle incarne une belle promesse d’expressions nouvelles. Partout où l’on laisse s’exprimer les vieilles souches, où le raisin se travaille sans technologie coercitive, une part d’imprévu, de toucher humain, d’écoute patiente du végétal, infuse les verres.
Les obstacles restent prégnants, qu’ils soient techniques, économiques ou culturels. Néanmoins, la vigueur du malbec, sa capacité à générer du plaisir goûteux sans artifice, suggèrent que Bordeaux n’a pas fini de nous étonner, dès lors qu’on laisse parler la diversité de ses cépages… et de celles et ceux qui les font vivre.
Qui sait si demain, un malbec nature du Bordelais ne deviendra pas le secret le mieux gardé des amateurs de vins vivants ? Tendez l’oreille à la vigne et au vin : il se pourrait bien que la réponse soit déjà là, tapie dans un verre joyeux, vibrant, sans déguisement…