Sous la vigne, une vie cachée : la biodiversité selon les vignerons naturels de Bordeaux

23 février 2026

Réécrire la vigne : le pari des naturalistes du Bordelais

Dans ce recoin de France où le vignoble borde l’horizon comme une promesse familière, une autre histoire se trame entre les rangs. Les vignerons naturels de Bordeaux, bien loin des clichés d’un terroir standardisé, portent haut la notion de biodiversité : une jubilation profonde, pas une case à cocher. Ils hébergent le vivant – oiseaux, insectes, herbes folles –, ils composent avec lui, le protègent, l’invitent même à envahir ce qui fut longtemps monovariétal, silencieux, trop sage.

Mais pourquoi cette effervescence autour de la biodiversité, ce mot qu’on agite ? Les études le confirment : un sol vivant absorbe mieux le carbone (Ministère de l’Agriculture), régule ses maladies, limite l’érosion et offre des vins plus expressifs, plus vibrants (Vitisphere). De 2005 à 2020, l’augmentation de la diversité végétale a doublé localement la diversité d’insectes utiles au vignoble (source : IFV, 2021). Ainsi, chaque geste compte et chaque plante a son rôle à jouer.

Laisser pousser la vie : couverts végétaux et herbes libres

Dans les rangs des vignerons naturels, peu de parcelles rasées de près. Le sol n’est jamais nu bien longtemps ; il palpite sous une couverture d’herbes spontanées ou choisies. Ces couverts végétaux, vrais alliés silencieux, jouent des partitions multiples :

  • Limiter l’érosion : Dans les graves de Pessac comme dans les coteaux de Fronsac, ces tapis denses fixent la terre lors des orages.
  • Favoriser la vie microbienne : Un sol couvert abrite des milliards de micro-organismes pour chaque gramme de terre (1 g = ±90 milliards de bactéries selon l’INRAE).
  • Aérer le sol : Les racines de la féverole, du trèfle ou des vesces creusent des galeries naturelles et alimentent le sous-sol en azote.
  • Attirer les auxiliaires : Achillée, mauve, laiteron… Les fleurs ensauvagées débordent de pollens et nourrissent syrphes, coccinelles, araignées, abeilles noires.

Au château Le Puy (Libournais), Michel Amoreau s’amuse à lister une centaine de plantes libres dans ses vignes, chacune dotée d’un parfum d’enfance, d’un usage oublié (Château Le Puy). Il s’y trouve même de la pimprenelle et des orchidées sauvages : un patchwork qui serait jugé désordre ailleurs, ici célébré.

Des corridors de vie : haies, bosquets et arbres revenus

Sur bien des parcelles bordelaises, le paysage se transforme. Exit l’alignement militaire, place à la mosaïque. De chênes en pruneliers, de haies d’aubépines en bosquets de noisetiers, les vignerons naturels restaurent les lisières – ces jonctions magiques où tout foisonne.

  1. Haies champêtres : Elles servent de refuges à la faune et marquent l’empreinte de la polyculture ancienne. Dans l’Entre-Deux-Mers, 64 % des vignerons bio ont replanté ou maintenu des haies depuis 15 ans (Observatoire régional de la biodiversité Nouvelle-Aquitaine, 2023).
  2. Arbres isolés ou alignés : Les vieux poiriers ou les rangs de peupliers limitent la dérive des traitements, participent au cycle de l’eau, et cassent le vent.
  3. Zones humides : Certaines parcelles délaissent quelques mètres pour créer des mares, autant de refuges pour batraciens mais aussi pour les oiseaux migrateurs.

À Saint-Émilion, la famille Lavau, précurseurs du nature, raconte voir revenir la buse variable et la pie-grièche, campées sur les cimes, surveillant le tapis vivant. Replanter, c’est aussi transmettre une mémoire au vignoble, le relier à l’ancien bocage et inventer un nouveau paysage.

Les auxiliaires, invisibles alliés du raisin

La biodiversité, ce n’est pas (que) de la poésie : c’est de la lutte raisonnée, de la subtilité et du dépassement des solutions toutes faites. Les vignerons naturels vivent avec les insectes et les petits mammifères, et savent qu’un rang vivant peut faire office de barrière naturelle contre de nombreux fléaux.

  • Chauves-souris et mésanges : Un nichoir ici, un vieux tronc là : les chauves-souris engloutissent jusqu’à 500 insectes par nuit et par individu (LPO), les mésanges prélèvent les vers de la grappe.
  • Coccinelles, syrphes et typhlodromes : Les coccinelles (présentes à plus de 5 individus/m² dans certaines parcelles du Médoc bio, source IFV 2020) éliminent les pucerons et participent à l’équilibre. Les acariens typhlodromes, micro-prédateurs, dévorent les rouges acariens responsables des défoliations estivales.
  • Abeilles sauvages : Étonnamment abondantes (jusqu’à 64 espèces recensées dans les vignes girondines selon l’Observatoire des abeilles sauvages, 2019), elles favorisent la pollinisation des couverts et multiplient la diversité alimentaire disponible.

Aux alentours de Loupiac, on croise parfois des rangs-liserons, hérissés de cabannes minuscules pour oiseaux ou chauves-souris. Les vignerons, ici, mesurent chaque année le retour des auxiliaires au carnet, avec la prudence des botanistes et la joie simple de ceux qui voient un monde revenir.

Des traitements naturels : préparer la vigne au vivant, pas contre lui

Produire nature, c’est délaisser la chimie de synthèse pour composer avec l’alchimie de la terre. Les traitements sont modifiés, et la protection de la biodiversité passe aussi par d’autres choix :

  • Soufre, cuivre : en doses homéopathiques : La réglementation bio limite le cuivre à 4 kg/ha/an en moyenne (Règlement UE 2018/1981). Les nature tendent en dessous : 1 à 2 kg voire moins, préférant la complémentarité des tisanes et décoctions.
  • Purins et tisanes : Prêle, ortie, consoude : ces extraits stimulent les défenses naturelles de la vigne, offrent une action fongicide ou fortifiante sans nuire à la faune.
  • Préparations biodynamiques : Le 500 (bouse de corne) ou le 501 (silice de corne), inspirées de la biodynamie, enrichissent la vie microbienne et, selon certaines études, améliorent la structure du sol (ex : ResearchGate).

Ce sont toujours des solutions qui cherchent à soigner la vigne “avec” la biodiversité, non “contre” elle.

Sols couverts, racines profondes : la clef de la régénération

La question fondamentale, c’est celle de la fertilité du sol, souvent malmené par la viticulture conventionnelle. Les naturalistes bordelais jouent la carte de la régénération :

  • Non-labour partiel : Laisser enherbé un rang sur deux, alterner le griffage léger, préserver la vie de la faune du sol – des vers de terre aux carabes qui pullulent sous la litière (jusqu’à 500 individus/m² dans les essais de l’INRAE Aquitaine).
  • Apport de composts : Marc de raisin, bois raméal fragmenté, fumiers mûrs : ils nourrissent le sol d’humus, améliorant la rétention d’eau et l’hospitalité du terroir à la sécheresse, problème de plus en plus synonyme de Bordeaux. Depuis 2015, les tests de viticulture régénérative menés entre Blaye et Bourg ont montré une baisse de 68 % de l’érosion moyenne en 5 ans (Agroécologie-Viticulture).
  • Reconstitution des cycles naturels : Combiner des pratiques d’éco-pâturage (brebis, chevaux, parfois alpagas) pour entretenir l’herbe, piétiner les adventices indésirables, et fertiliser au naturel.

Derrière chaque cuvée, c’est tout un écosystème reconstitué qui soutient la vigne, équilibre le climat et nourrit le vin.

Parmi les rangs de vignes, une biodiversité à visage humain

La biodiversité n’est pas qu’affaire de statistiques ou de listes d’espèces. Au fil des pas dans les vignes naturelles de Bordeaux, cette abondance vécue prend aussi le visage du paysan curieux, prêt à accueillir l’imprévu. Certains laissent grimper le liseron par superstition heureuse, d’autres entretiennent des mares oubliées dans un coin de leur parcelle, juste “pour voir ce qui vient”. Cette attention au vivant est aussi le reflet d’une philosophie, d’une attention portée à la vie… qui se retranscrit dans la mémoire du vin.

Chaque printemps, alors que s’épanouissent les marguerites jusqu’aux genoux, certains vignerons organisent des balades naturalistes. Les flûtes du loriot croisent le vol sombre des chauves-souris ; il arrive même que Claude, vigneron-passeur de Bourg, fasse déguster directement une herbe, un épi : “Goûte : si c’est amer, c’est que la vigne n’en voulait pas ici !”

Le vin, ce témoin silencieux de la diversité retrouvée

Les vins natures du Bordelais sont souvent accusés de sortir des cadres. Pourtant, cette diversité nouvelle, cette complexité en bouche – notes florales, touchers de bouche multiples, acidités vives et profondeur terrienne – sont aussi le reflet de cet univers multiforme. Ce n’est pas “un Bordeaux” mais “des Bordeaux”, une vibration particulière à chaque micro-paysage, chaque façon d’habiter la vigne sans l’asphyxier.

Gérer la biodiversité, pour les vignerons naturels, c’est faire acte de patience, dialoguer avec le temps long, accepter de perdre un peu de rendement pour laisser plus de beauté, de résonance, d’inattendu. Ce n’est jamais une recette, mais un art du possible qui se partage, s’invente, puis s’ouvre comme une bouteille qu’on débouche à plusieurs, sur un silence, puis un éclat de rire.

Sources principales utilisées : INRAE, IFV, Observatoire régional de la biodiversité Nouvelle-Aquitaine, Vitisphere, Agroécologie-Viticulture, LPO, Ministère de l’Agriculture.

En savoir plus à ce sujet :