Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
La carte postale officielle de l’Entre-deux-Mers montre des vallons ondulants, parfois discrets, et une lumière capricieuse filtrée entre ocres et gris. Mais sous l’herbe lucide, la vraie star, ce sont les sols. Ici, pas de plateau monotone : c’est un patchwork de calcaires, d’argiles, de graves, sablo-argileux, limoneux, saupoudrés çà et là d’alluvions charriés par Garonne et Dordogne. Rarement ailleurs en Bordelais la terre brasse-t-elle autant de nuances, de typicités, mais aussi de fragilités. Un fait essentiel à garder en tête : en Entre-deux-Mers, la vigne est caméléon, le sol est un livre jamais fermé.
C’est ce relief intranquille qui rend chaque parcelle singulière – et c’est sur cette mosaïque qu’il s’agit d’inventer ou d’adopter les pratiques agroécologiques. Ce mot réunit par essence tout ce qui vise (et réussit parfois) à rendre le vignoble plus résilient, la faune et la flore plus présentes, les vins plus incarnés. Les enjeux sont là : moins de dépendance aux intrants, plus de respect du vivant, davantage de goût d’origine dans le raisin, et dans le verre.
Le couvert végétal n’est jamais un simple « tapis de verdure » choisi au hasard. Il répond ici au défi d’une région oscillant entre excès d’eau (au printemps) et sécheresses estivales. On recense deux grandes familles :
Selon l’INRAE (« Les sols viticoles en Entre-deux-Mers », 2020), les couverts annuels sur les sols argilo-calcaires freinent avec succès le ruissellement, tandis que sur plateau graveleux ou sablo-argileux, un enherbement permanent aide à stabiliser le sol et atténuer la pression hydrique de la vigne.
Quelques chiffres – et pas seulement des promesses. Une étude menée dans le vignoble bordelais (Projet Dephy Ferme, 2018) a montré qu’un couvert mixte bien géré :
Pour Antonin, cela ressemble aux anciens prés communs ou aux friches pleines d’alouettes : une biodiversité réinventée sans bruit, mais qui change tout, pour la vigne comme pour le vigneron.
Exit la charrue lourde à la manière du siècle passé. Aujourd’hui, on privilégie des outils moins invasifs :
| Type de sol | Outil privilégié | Fréquence recommandée |
|---|---|---|
| Argilo-calcaire | Griffon léger ou décompactage | 2 passages/année, au printemps et automne |
| Graves sableuses | Déchausseuse à disques, étrille rotative | 1 à 2 passages si nécessaire, travail très superficiel |
| Limons lourds | Mélange griffon/Actisol, attention à l’humidité du sol | Uniquement en périodes séchantes |
Plus qu’un simple geste technique, c’est la capacité d’adaptation qui prime : chaque passage est réévalué selon la météo, la vigueur de la vigne, la vie microbienne. Selon l’IFV Nouvelle-Aquitaine, les sols labourés superficiellement tous les deux ans affichent de meilleurs taux d’infiltration de l’eau et une présence accrue de lombrics (source : IFV, Fiche Sols, 2023).
Là où la carte du vignoble semblait trop lisse, les haies et arbres signent une nouvelle partition. Depuis 2002, le mouvement de plantation d’arbres en vignes supporté par l’AFAF (Association Française d’Agroforesterie) s’accélère : en Gironde, entre 2017 et 2022, 420 kilomètres de haies (source : Chambre d’Agriculture de Gironde) ont été replantés ou valorisés en vignes, l'essentiel en Entre-deux-Mers.
On observe, par exemple, une augmentation de 20 % de la faune entomologique dans les parcelles pilotes agroforestières de Monségur et de Sauveterre-de-Guyenne (voir « Le Journal du Vigneron Nature » n°49, hiver 2023). C’est un peu comme si l’arbre replanté rendait au sol une langue oubliée, mais attendue.
Longtemps, on a cru que la monoculture était le gage de maturités et de volumes. Pourtant, les modèles agricoles mixtes, remis à l’honneur dans l’Entre-deux-Mers, font figure d’avant-garde.
Exit les engrais de synthèse : l’Entre-deux-Mers redécouvre l’art du compost, parfois allié à une touche biodynamique (thé de compost, bouse de corne). Le but ? Stimuler la vie du sol, améliorer la structure, apporter l’humidité et la nutrition, tout en réduisant les carences.
Ce qui fonctionne sur les terres blondes des Côtes de Francs ne sera pas toujours pertinent sur les argiles rouges du plateau de Frontenac. Sur 40000 ha de vignes de l’Entre-deux-Mers (source : Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux), la diversité pédologique impose une lecture attentive, une remise en question continue. Chaque pratique agroécologique se conjugue, s’ajuste. Ce n’est pas un dogme, c’est une navigation, inspirée à la fois par l’expérience séculaire, les avancées scientifiques et le vivant qui ne ment pas.
C’est au fil de l’observation, des essais parfois infructueux, des alliances entre vignerons et naturalistes locaux que se dessine la place de la vigne naturelle en Entre-deux-Mers. Peut-être ne s’agit-il plus, finalement, de dominer la terre, mais de la relire, avec humilité et constance. Et de partager ce vin qui, tout comme le sol qui le porte, ne ressemble qu’à lui-même – vivant, sincère, parlant, parfois en silence.