Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
Le vin naturel n’a pas attendu d’être un terme à la mode pour placer l’humain au centre de sa démarche. Il s’est construit – et se construit encore – à rebours des logiques industrielles qui ont, depuis soixante ans, façonné la viticulture bordelaise comme ailleurs : standardisation, rendement maximal, chimie de synthèse. Dans ce contexte, le vin naturel incarne une sorte de “retour à l’humain” – comprenez l’expérience, la patience, la capacité à lire le vivant, et l’acceptation de l’incertitude.
Mais quelle est, précisément, la place de la main, de l’intelligence, du regard du vigneron ou de la vigneronne dans l’aventure du vin naturel ? De quoi parle-t-on, concrètement, quand on évoque le “facteur humain” sur la route sinueuse des vins sans artifices ?
Dans le vignoble naturel, le rôle de la personne n’est jamais celui d’un simple exécutant, ni même d’un metteur en scène qui imposerait sa vision au terroir. C’est l’art de la collaboration : le vigneron compose avec la terre, le végétal et les saisons.
Comme le disait récemment Fabien Jouves (domaine Mas del Périé) dans une interview au média Vitisphere : « Le vin naturel, c’est juste du vin qu’on accompagne autant que possible, et qu’on ne dirige jamais. »
La place de l’humain, c’est aussi celle de l’héritage. Beaucoup de vignerons naturels de Bordeaux ont repris des vignes dépréciées — parfois des crus sans nom, mais aussi des abris de mémoire que d’autres avaient négligés au fil de l’industrialisation du territoire.
Ainsi, le savoir-faire transmis — par l’oral, par le geste, par l’échec parfois — garde une force immense :
Pour nombre de producteurs bordelais passés au naturel, la dimension humaine se traduit aussi par des choix de vie, parfois radicaux ; c’est le fameux “acte d’engagement” dont parlent beaucoup de vignerons.
Vivre de son vin, vivre de façon alignée avec ses principes…
Les choix de l’humain engagé retentissent dans chaque détail : de la manière de penser l’étiquette au refus de filtres industriels, en passant par la défense de cépages anciens menacés (comme l’arrouya ou le baco noir) simplement parce qu’ils racontent la mémoire d’un village ou le rêve d’un aïeul.
L’humain imprime aussi aux vins naturels une part de subjectivité et de sensibilité. Là où les protocoles industriels promettent la répétition fidèle d’un “goût type”, les vins naturels assument joyeusement le risque de la surprise et de l’émotion. Ce sont des expressions, pas des signatures. Le résultat ? Des vins qui marquent par leur diversité, leur imprévisibilité, leur histoire.
Après des décennies d’agriculture dirigée par la machine et la chimie, le vin naturel ne représente pas la majorité du vignoble, loin s’en faut. Pourtant, il concentre sur sa petite échelle des questionnements essentiels dont l’humanité tout entière est redevable : comment travailler avec le vivant sans le dominer ? Quel modèle de transmission pour demain ? Quelle acceptation de l’incertain, de l’accident ?
La plupart des pionniers du vin naturel bordelais reconnaissent la difficulté du métier : aléas climatiques, pression du voisinage, reconnaissance juridique inexistante (il n’existe pas de label “vin naturel” officiel au niveau européen). Mais, dans une région attachée à ses grands noms, ils rappellent la nécessité de retrouver l’humain le plus intact. Un humain qui doute, qui tente, qui refait, qui transmet.
Une étude de Sud-Ouest (2023) montre que, malgré ces obstacles, 67 % des exploitants interrogés estiment s’être « rapprochés de leur terroir et de leurs équipes” depuis leur passage en philosophie naturelle, même si le confort matériel a, parfois, reculé.
Le vin naturel n’est ni un dogme, ni une réponse à tout — mais il pose la question de la juste place de l’humain. Ni deus ex machina, ni spectateur passif. Dans les chais comme dans les rangs de vignes, il s’agit de lire le vivant chaque matin, d’accepter le dialogue et la surprise.
Ceux qui font du vin naturel à Bordeaux n’ont pas seulement choisi de bannir les intrants ou d’éviter la recette industrielle : ils ont décidé de remettre l’expérience sensible, le corps, l’intuition et le temps long au cœur de leur métier. Et redonnent à Bordeaux, par-delà les étiquettes, le visage d’une terre de diversité, de liberté et de rencontres.
Une place éminemment humaine, donc. À découvrir — et à goûter, à chaque verre (ou à chaque silence).