L’Entre-deux-Mers, terre d’inspirations pour les jeunes vignerons libres

Là où le vin chante comme l’alouette au matin

Aux confins du grand Bordeaux : une mosaïque en pleine ébullition

L’Entre-deux-Mers. Deux rivières — la Dordogne au nord, la Garonne au sud — et, entre elles, un entrelacs de collines, de combes, de terres blondes et de bosquets cachés. Région confidentielle, souvent réduite à ses vins blancs les plus abordables, elle s’ébroue pourtant loin des sentiers battus, loin des grands châteaux empesés, loin même parfois de l’image de Bordeaux.

Ce n’est pas un hasard si, depuis quelques années, l’Entre-deux-Mers attire en nombre une nouvelle génération de vigneronnes et vignerons. Ceux qui n’héritent pas toujours d’un nom, mais cherchent un terroir, une page blanche, une respiration hors de la routine bordelaise.

En 2023, selon le CIVB (Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux), un tiers des installations viticoles en Gironde concerne l’Entre-deux-Mers, une proportion inédite[Vitisphere]. L’âge moyen des nouveaux installés y est tombé à 37 ans, contre près de 50 ans pour le vignoble bordelais dans son ensemble.

Pourquoi ici ? Des terres accessibles et une cartographie plurielle

Le premier argument frappe au cœur : le foncier. Là où le prix moyen de l’hectare de vigne atteint parfois plus de 150 000 € sur les rives de la Gironde, l’Entre-deux-Mers oscille plutôt entre 15 000 € et 26 000 € l’hectare pour des parcelles viticoles de qualité (source : SAFER, 2022). Un écart vertigineux, qui ouvre la porte à des jeunes sans fortune familiale, mais pas sans ambition.

Mais le sol n’est pas qu’économique. L’Entre-deux-Mers, immense (près de 60 000 hectares de surface totale, dont 22 000 dédiés à la vigne), propose une diversité rare pour une seule AOC. On y croise autant de terroirs que de vignobles :

Des terres souvent moins marquées par l’intensif, prêtes à être converties en bio, biodynamie, ou pratiques natures.

Moins d’héritages, plus de possibles

L’histoire du Bordelais a longtemps joué contre les jeunes, prisonniers du poids de la transmission, des successions, de l’immobilité. Ici, au contraire, peu d’illustres patronymes bloquent l’horizon. La région s’est vidée dès les années 1960 au profit des bords de ville ou de la grande Sauternais. Résultat : ceux qui reviennent ou s’installent ont carte blanche.

Ils osent arracher, replanter, mélanger cépages anciens (malbecs, cabernets francs, abouriou, fer servadou) et variétés résistantes. Selon les chiffres de l’ODG Entre-deux-Mers, 17 % des installations récentes concernent des projets de conversion en bio ou en nature (plus du double du taux national).

Ce vide relatif, loin de nourrir l’ennui, devient cet espace fertile où repousser les codes :

Des communautés nouvelles et solidaires

Depuis 2015, les collectifs de jeunes vignerons se multiplient dans l’Entre-deux-Mers. Rencontres informelles à Créon ou Saint-Quentin-de-Baron, échanges de main-d’œuvre lors des vendanges, mutualisation d’outils voire de pressoirs. Le motif : l’entraide, loin de la compétition souvent associée au Bordeaux “historique”.

Pour beaucoup, la viticulture n’est plus seule : maraîchage, houblon, brebis ou vergers complètent le paysage. “C’est ce qui nous protège contre le système productiviste, et ce qui crée du sens dans nos gestes”, expliquait récemment Léa G., jeune installée à Nérigean (Sud Ouest).

Un laboratoire d’expressions pour vins rouges et blancs naturels

Longtemps, l’Entre-deux-Mers fut synonyme de blanc sec léger, aromatique, sans plus. Or la véritable révolution est souterraine : un nombre croissant de producteurs revendiquent hors décret, à travers des “vins de France”, des rouges nature souvent inattendus.

En 2022, 80 % des nouveaux projets en Entre-deux-Mers proposaient au moins un rouge nature (source : CIVB). La plupart refusent l’élevage lourd, préfèrent la révélation du fruit, la fraîcheur qui colle au terroir, et le plaisir du “glou-glou”.

Chaque dégustation est différente, hors des standards du bois ou du sucre, parfois imparfaite : c’est le prix de la liberté, mais aussi de la surprise, de l’émotion.

Les nouveaux visages de l’Entre-deux-Mers : des itinéraires singuliers

Ici, les figures qui émergent ne viennent pas toujours de la vigne. On y croise d’anciens ingénieurs, designers, musiciens, voire des chercheurs. L’Insee note que près de 45 % des installations depuis 2017 concernent des néo-ruraux n’ayant aucun lien initial avec le vignoble (source : Insee Gironde).

Chacun apporte dans le paysage :

Le vin devient une parole, une manière de faire société. Ces jeunes producteurs, loin de se contenter de “faire du vin”, en font un levier de rencontres, de débats, parfois de résistance.

Entre-deux-Mers : laboratoire d’avenir pour un Bordeaux résolument vivant

Loin des clichés des étiquettes dorées ou des crus figés, l’Entre-deux-Mers incarne aujourd’hui le Bordeaux de demain : pluriel, modeste, audacieux, capable d’intégrer tradition et innovation. Si la région fait parfois sourire les “grands” du Bordelais pour sa simplicité, elle a su transformer cet a priori en force.

Par ses paysages ouverts, le coût du foncier, la diversité de ses terroirs, mais aussi par une communauté généreuse, l’Entre-deux-Mers cristallise aujourd’hui tous les élans d’une nouvelle viticulture. Une viticulture où la nature, le sol, la parole et la bouteille se répondent, ouvrant la voie à celles et ceux qui veulent réinventer le goût, la sociabilité, et, pourquoi pas, le monde par le vin.

Si ce laboratoire bouscule, expérimente et parfois dérange, c’est parce que l’Entre-deux-Mers sait accueillir les mains libres, les idées en marche. Et renouer, enfin, avec la promesse du vin : celle de relier, de surprendre, et de toujours questionner ce que veut dire, aujourd’hui, “faire Bordeaux”.

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