Dans les rangs vivants : Comment les vignerons naturels protègent la vigne sans chimie

27 décembre 2025

Le défi des maladies fongiques en climat océanique

Bordeaux, ses brumes printanières, ses ondées, ses étés parfois lourds… Autant de conditions rêvées pour la vigne, mais aussi pour les maladies cryptogamiques. Les plus redoutées ?

  • Mildiou (Plasmopara viticola) : capable de détruire la quasi-totalité d’une récolte en saison humide. Certains millésimes, comme 2018, ont vu jusqu’à 80 % de pertes dans les exploitations bios et naturelles selon Bio Nouvelle-Aquitaine (Sud Ouest).
  • Oïdium (Uncinula necator) : telle une fine poussière blanche, il fragilise les grappes, altère la maturité des baies, complexifie la vinification.
  • Esca et maladies du bois : maladies sournoises, lentes, d’abord invisibles, qui réduisent la longévité des ceps et déciment jusqu’à 13 % du vignoble national chaque année (source : IFV, 2023).

Or, sur un hectare de vigne conventionnelle, il n’est pas rare que les traitements chimiques de synthèse soient pulvérisés plus de 10 à 15 fois dans la saison. Les vignerons naturels, eux, doivent innover : leur arsenal est limité, leur patience mise à l’épreuve.

La prévention, première arme du vigneron naturel

Aucun vigneron naturel ne sera dupe : il ne s’agit pas de croire à l’invulnérabilité de la vigne, mais d’anticiper les déséquilibres et de rendre la plante plus résiliente.

  • Choix du cépage et des porte-greffes :
    • Adopter les cépages les moins sensibles localement (Merlot moins fragile que le Sauvignon blanc pour le mildiou, Malbec relativement résistant à l’œil du “viticulteur nature”).
    • Utilisation croissante de cépages dits “résistants“ ou PIWI, issus de croisements traditionnels — c’est encore rare à Bordeaux mais en progression (ex. : Floréal, Vidoc… voir dossier Vitisphère, 2023).
  • Amélioration du drainage : conception des rangs pour éviter les eaux stagnantes, limitation des densités excessives et palissage aéré pour sécher vite après la pluie.
  • Travail du sol et couverts végétaux : semis de trèfle, phacélie, vesce… Limiter l’humidité, apporter de la diversité microbienne au sol, attirer les prédateurs naturels de parasites.
  • Ajustement de la taille et de la gestion du feuillage : relever les feuilles, épamprer, effeuiller côté levant pour maximiser la circulation de l’air et de la lumière. Plus le microclimat est sain, moins la maladie prospère.

Comme le disait un vigneron d’Yvrac qu’on aime interroger, « la première action, c’est l’attention ». Observer, anticiper, répondre, moduler : la lutte naturelle est d’abord une lutte de vigilance et de finesse agronomique.

L’utilisation raisonnée du cuivre et du soufre : perpétuer le geste, limiter l’impact

La majeure partie des vignerons naturels continue d’utiliser, parfois à regret, deux « anciens remèdes » venus du XIXe : la bouillie bordelaise (cuivre) contre le mildiou, et le soufre contre l’oïdium. Ces substances, tolérées en bio/nature (mais évidemment interdites en biodynamie stricte ou sur certains labels ultra-exigeants comme Demeter), sont parmi les seuls intrants homologués.

  • Le cuivre
    • Dose annuelle autorisée : 4 kg/ha/an en bio (jusqu’en 2020, avant le passage à 28 kg sur 7 ans, règlement UE 2018/1981).
    • Effets secondaires non négligeables : accumulation dans les sols, toxicité pour les microorganismes, saturation progressive.
    • Stratégie des vignerons naturels : limitaion drastique des doses (2,5 à 3,5 kg/ha en moyenne sur les derniers millésimes humides), traitements uniquement si pluie prévue, association avec des extraits végétaux pour diminuer la quantité de cuivre.
  • Le soufre
    • Effet surtout préventif (avant l’apparition de l’oïdium), impact limité sur l’environnement, mais à utiliser avec discernement (risque d’irritation, phytotoxicité par fortes chaleurs).
    • Parfois remplacé ou complété par des huiles essentielles (sarriette, orange douce… études INRAE, 2017, INRAE), ou du lait écrémé pulvérisé contre oïdium (efficace à petite échelle).

Les extraits de plantes : phytothérapie de la vigne

La vigne, comme nos ancêtres paysans, apprend à se soigner avec les simples : les infusions, décoctions, macérations d’herbes qui stimulent ses défenses naturelles. Ces « tisanes », longtemps reléguées au folklore, font aujourd’hui l’objet d’études approfondies (INRAE, CIVB, réseaux GAB), et s’installent peu à peu dans les chais.

  • Prêle des champs (Equisetum arvense) : riche en silice, elle fortifie les défenses en tension contre le mildiou. Utilisée en décoction toutes les 3 semaines au printemps sur certains domaines comme Le Bout du Monde (66) ou Château Couronneau (33).
  • Ortie (Urtica dioica) : booste la vigueur et la résistance de la vigne, souvent en purin, riche en azote, en oligo-éléments, parfois combinée à la consoude.
  • Osier, saule blanc : Apport de salicyline (précurseur naturel d’aspirine), propriétés stimulantes des défenses.
  • Fougère aigle : fongicide naturel contre l’oïdium, avec un usage traditionnel en Sud-Ouest (source : Observatoire de la biodynamie, 2022).

Une enquête menée en 2022 par SudvinBio indique que 42 % des domaines naturels en Gironde ont recours aux plantes (seules ou en complément du cuivre/soufre), avec un intérêt croissant pour la moutarde, la tanaisie ou l’ail pour leur action anti-fongique.

Biodiversité et auxiliaires pour la résilience de la vigne

Défendre la vigne, c’est aussi ne plus la laisser seule face à ses maladies. La stratégie ? Multiplier les alliés, inviter la biodiversité à participer à la lutte.

  • Bande enherbée et haies vives : en multipliant les plantes autour et dans la vigne (haies de sureau, aubépine, bande florale entre les rangs), le vigneron attire syrphes, coccinelles et autres prédateurs naturels des pucerons et acariens vecteurs de maladie.
  • Nichoirs, perchoirs et abris à chauves-souris : Les mésanges et chauves-souris régulent efficacement les populations de papillons déprédateurs (tordeuses, eudémis, cochylis) impliqués indirectement dans la propagation des maladies.
  • Compost et stimulants naturels : application de compost mature, d’extraits de fermentations riches en microorganismes (ex. : Bokashi), pour doper la vie microbienne du sol et limiter la pression des agents pathogènes.

À l’image du domaine Emile Grelier à Lapouyade, recensé par la LPO, où la biodiversité est maximisée, la pression des maladies s’en trouve souvent réduite de façon notable (source : LPO, 2019).

Oser l’innovation et l’autonomie : nouvelles frontières de la viticulture naturelle

Des gestes de grand-père aux expérimentations d’aujourd’hui, la viticulture nature, c’est aussi un laboratoire vivant. Parmi les récentes adaptations :

  • Purin de bourgeons de pin : des essais du Château Lassolle (47) montrent une réduction significative de la contamination par l’esca, via aspersions foliaires (effet étudié par l’INRAE Bordeaux depuis 2021).
  • Champignons antagonistes : ampoules de Trichoderma asperellum, champignon bénéfiques épandus au pied des vignes, limitant la progression des maladies du bois par compétition (INRAE, 2022). Expérimentation sur 120 ha dans le Bordelais (source CIVB, 2023).
  • Electro-stimulation : application de faibles courants électriques au tronc pour renforcer la circulation de sève et la réponse immunitaire. Encore marginal, mais quelques pionniers à Bouliac ou Saint-Macaire testent la méthode (source Vitisphère, 2023).
  • Drones et capteurs : cartographier l’humidité et la pression des maladies pour cibler les interventions, éviter le traitement systématique et réduire la dose globale de cuivre ou soufre (expériences au Château Maris, 2022).

Pas de recette, mais une dynamique : la lutte naturelle comme élan créatif

Nulle solution figée, nulle illusion d’invincibilité : la grande leçon des vignerons naturels de Bordeaux réside dans l’adaptation permanente, le refus de la routine, le glissement constant entre observation, intuition et rigueur. Si la menace des maladies est le prix de la liberté naturelle, elle est aussi la garante de vins intenses, inimitables, marqués de l’empreinte de leur saison.

Année pluvieuse ou soleil ardent, le vigneron naturel ne se bat jamais seul : il dialogue avec les sols, écoute la mémoire des haies, tisse dans chaque feuille un compromis entre risque et plénitude. Et finalement, ce n’est pas une panoplie de recettes qui protège la vigne, mais tout un art du vivant, tissé de modestie et de ténacité — pour que, dans chaque verre, on puisse reconnaître ce Bordeaux libre et vibrant qui nous émeut autant qu’il défie nos certitudes.

Sources : IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), INRAE, Civb.fr, SudvinBio, Sud Ouest, Observatoire de la biodynamie, LPO, Vitisphère

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