Faune auxiliaire et vins naturels : la symphonie cachée du vignoble

24 décembre 2025

L’autre armée du vignoble : comprendre la faune auxiliaire

Quand la vigne frissonne aux premiers souffles du matin, des milliers de vies s’y éveillent, invisibles ou presque. Coccinelles, araignées sauteuses, mésanges et chauves-souris : ces alliés discrets tissent patiemment l’équilibre du terroir. On les nomme faune auxiliaire, ceux qui protègent la vigne non par la force de la chimie, mais par l’agilité du vivant. Dans la viticulture dite naturelle, leur place n’est pas un simple supplément d’âme. Elle est centrale, quasi stratégique.

Mais qui sont-ils ? Que gagnent les vignerons à les laisser faire leur œuvre, parfois désordonnée en apparence, mais terriblement efficace ? Quelques chiffres : selon l’INRAE, près de 90 % des ravageurs de la vigne peuvent être régulés naturellement dans un écosystème équilibré[1], sans le recours à des insecticides.

Une révolution silencieuse dans la culture du raisin

Jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, la faune auxiliaire faisait naturellement partie du paysage viticole. Mais l’intensification agricole, l’arrivée des pesticides de synthèse et la simplification des paysages ont fait reculer ces espèces. Nous l’observons aujourd’hui : là où l’on a laissé la place au vivant, la nature redessine ses propres défenses – plus résilientes, moins toxiques, et souvent, plus économes.

  • Rapaces et oiseaux insectivores : Un couple de mésanges peut consommer jusqu’à 500 chenilles en une saison[LPO, 2021], limitant l’usage de traitements contre les tordeuses de la grappe.
  • Arthropodes auxiliaires (coccinelles, syrphes, araignées) : une seule coccinelle adulte mange jusqu’à 100 pucerons par jour, régulant ces envahisseurs redoutables sans polluer les sols.
  • Chauves-souris : un ballet nocturne équivaut parfois à 1200 moustiques et papillons avalés en une nuit selon l’Office français de la biodiversité, limitant le développement de noctuelles.

Viticulture naturelle : comment la faune auxiliaire protégé la vigne ?

Les chaînes alimentaires restaurées

À chaque intervention chimique, le vigneron rompt une partie de la toile alimentaire. Les prédateurs naturels sont souvent plus sensibles que leurs proies. La viticulture naturelle, par la réduction drastique – voire l’absence – d’intrants de synthèse, reconstitue patiemment cette toile, où chaque espèce trouve sa place et son « métier ».

  • Maintien de la biodiversité végétale : bandes enherbées, haies, arbres, friches… Autant de refuges pour carabes, chrysopes et pollinisateurs.
  • Protection biologique intégrée (PBI) : certains vignerons installent jusqu’à 20 nichoirs à oiseaux par hectare (source : CIVB), favorisant la nidification des insectivores.
  • Hôtels à insectes : la diversité des abris multiplie les auxiliaires sédentaires, comme les forficules ou perce-oreilles, friands de larves de ravageurs.

Exemple concret : le retour du faucon crécerelle

Dans l’Entre-Deux-Mers, la réapparition du faucon crécerelle dans les vignes où l’on n’utilise plus d’insecticides a eu un emblème fort. En moins de six ans, deux domaines voisins ont vu la pression des populations de campagnols (qui grignotent racines et jeunes rameaux) chuter de 60 % après l’installation de simples nichoirs[Sud Ouest, 2023].

Effets collatéraux heureux : santé du sol et du raisin

La faune auxiliaire ne protège pas seulement contre les ravageurs. Leurs allées et venues, la décomposition des matières organiques, le brassage du sol par les vers de terre (jusqu’à 400 kg/ha/an de biomasse déplacée selon AgroParisTech) favorisent une fertilité naturelle.

  • Micro-organismes et champignons bénéfiques : trichodermas et mycorhizes limitent propagation de maladies cryptogamiques (oïdium, mildiou…)
  • Équilibre hydrique des sols : une terre vivante retient mieux l’eau, amortit la sécheresse, limite le lessivage des minéraux essentiels pour le raisin.
  • Résistance accrue du végétal : une vigne entourée d’auxiliaires développe un système immunitaire plus robuste (source : Vitivinicole – INRAE).

Personnages-clés : qui sont les auxiliaires des vignerons ?

Auxiliaire Rôle dans la vigne Particularité
Coccinelle Prédatrice de pucerons et de petites larves Actif principalement au printemps et à l’été
Chrysope Dévoreur d’oeufs d’insectes parasites Larves surnommées « lions des pucerons »
Mésange charbonnière Régulatrice de chenilles défoliatrices Capable d’apprendre à éplucher délicatement les feuilles pour trouver proies
Typhlodrome Acarioïde prédateur d’acariens nuisibles Équilibre invisible, mais redouté des phytosanitaires
Chauve-souris pipistrelle Consommatrice de lépidoptères nocturnes Hiberne dans les greniers voisins, chasse le soir

La présence de ces espèces s’observe en premier dans les vignobles en agroécologie ou certifiés Bio, mais il arrive, et c’est réjouissant, que leur retour précède la certification officielle – parfois dès la troisième année de conversion.

Quand la nature inspire la gestion du vignoble

Pratiques favorables à la faune auxiliaire

  • Entretien des haies et bosquets : favorisent l’établissement de prédateurs naturels et d’abris pour les oiseaux insectivores
  • Arrêt des traitements non sélectifs : chaque pulvérisation tue davantage d’auxiliaires que de nuisibles ciblés (source : OIV, « Vignes et auxiliaires », 2022)
  • Semi de couverts végétaux : plantes à fleurs attirant syrphes, abeilles sauvages, carabes, et facilitant la pollinisation
  • Gestion différenciée de l’enherbement : alternance de tonte, fauche et laissées naturelles, pour préserver refuges et parcours alimentaires
  • Rotation des cultures périphériques : en plantant légumes ou céréales en bordure, on fluidifie la circulation des auxiliaires entre parcelles

Risques en l’absence d’auxiliaires

  • Explosion des populations de ravageurs, nécessitant des interventions coûteuses et polluantes
  • Diminution de la qualité des raisins, dommages sur les grappes, développement de maladies secondaires
  • Pertes économiques à moyen terme : des études Bordelaises (ISVV, 2021) estiment à 15-20 % la perte de rendement annuel en l’absence d’équilibre biologique

L’avenir du vin bordelais s’écrit avec la faune sauvage

Dans un monde où le goût du vin se cherche, se perd parfois, puis se retrouve, la place de la faune auxiliaire n’est ni un retour en arrière, ni un folklore. C’est une nécessité technique, agricole, et – osons le mot – poétique. Chaque vigneron qui choisit de composer avec les insectes et les oiseaux, plutôt que contre eux, raconte une autre histoire du Bordeaux vivant. Et chaque dégustation d’un vin nature issu d’une vigne habité par la faune sauvage devient alors mémoire d’une terre en mouvement, d’une alliance discrète mais toute-puissante du vivant avec la main de l’homme.

Les recherches de l’INRAE montrent que la biodiversité de la faune auxiliaire dans les vignobles naturels reste encore sous-estimée : près de 700 espèces différentes ont été recensées dans les zones viticoles bordelaises non traitées[INRAE, 2023]. C’est une invitation à regarder les sols, les airs, les feuillages. À écouter, à sentir même, ce qui fait la singularité d’un vin réellement vivant. Il y a dans cette mosaïque de petits animaux bien plus qu’un atout phytosanitaire : une promesse de durée et de complexité, un compagnonnage inscrit profondément dans l’histoire du vignoble.

À la Roseraie comme ailleurs, les amateurs de vins vivants regardent aujourd’hui la nature avec curiosité et gratitude. Car si le Bordeaux naturel prend racine hors des modèles dominants, il s’enrichit tous les jours de ces vies minuscules, qui écrivent, en filigrane, la partition sensorielle du vin à venir.

Sources principales : INRAE, Office Français de la Biodiversité, LPO, Sud Ouest, AgroParisTech, OIV, CIVB, ISVV Bordeaux

En savoir plus à ce sujet :