Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
Quand la vigne frissonne aux premiers souffles du matin, des milliers de vies s’y éveillent, invisibles ou presque. Coccinelles, araignées sauteuses, mésanges et chauves-souris : ces alliés discrets tissent patiemment l’équilibre du terroir. On les nomme faune auxiliaire, ceux qui protègent la vigne non par la force de la chimie, mais par l’agilité du vivant. Dans la viticulture dite naturelle, leur place n’est pas un simple supplément d’âme. Elle est centrale, quasi stratégique.
Mais qui sont-ils ? Que gagnent les vignerons à les laisser faire leur œuvre, parfois désordonnée en apparence, mais terriblement efficace ? Quelques chiffres : selon l’INRAE, près de 90 % des ravageurs de la vigne peuvent être régulés naturellement dans un écosystème équilibré[1], sans le recours à des insecticides.
Jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, la faune auxiliaire faisait naturellement partie du paysage viticole. Mais l’intensification agricole, l’arrivée des pesticides de synthèse et la simplification des paysages ont fait reculer ces espèces. Nous l’observons aujourd’hui : là où l’on a laissé la place au vivant, la nature redessine ses propres défenses – plus résilientes, moins toxiques, et souvent, plus économes.
À chaque intervention chimique, le vigneron rompt une partie de la toile alimentaire. Les prédateurs naturels sont souvent plus sensibles que leurs proies. La viticulture naturelle, par la réduction drastique – voire l’absence – d’intrants de synthèse, reconstitue patiemment cette toile, où chaque espèce trouve sa place et son « métier ».
Dans l’Entre-Deux-Mers, la réapparition du faucon crécerelle dans les vignes où l’on n’utilise plus d’insecticides a eu un emblème fort. En moins de six ans, deux domaines voisins ont vu la pression des populations de campagnols (qui grignotent racines et jeunes rameaux) chuter de 60 % après l’installation de simples nichoirs[Sud Ouest, 2023].
La faune auxiliaire ne protège pas seulement contre les ravageurs. Leurs allées et venues, la décomposition des matières organiques, le brassage du sol par les vers de terre (jusqu’à 400 kg/ha/an de biomasse déplacée selon AgroParisTech) favorisent une fertilité naturelle.
| Auxiliaire | Rôle dans la vigne | Particularité |
|---|---|---|
| Coccinelle | Prédatrice de pucerons et de petites larves | Actif principalement au printemps et à l’été |
| Chrysope | Dévoreur d’oeufs d’insectes parasites | Larves surnommées « lions des pucerons » |
| Mésange charbonnière | Régulatrice de chenilles défoliatrices | Capable d’apprendre à éplucher délicatement les feuilles pour trouver proies |
| Typhlodrome | Acarioïde prédateur d’acariens nuisibles | Équilibre invisible, mais redouté des phytosanitaires |
| Chauve-souris pipistrelle | Consommatrice de lépidoptères nocturnes | Hiberne dans les greniers voisins, chasse le soir |
La présence de ces espèces s’observe en premier dans les vignobles en agroécologie ou certifiés Bio, mais il arrive, et c’est réjouissant, que leur retour précède la certification officielle – parfois dès la troisième année de conversion.
Dans un monde où le goût du vin se cherche, se perd parfois, puis se retrouve, la place de la faune auxiliaire n’est ni un retour en arrière, ni un folklore. C’est une nécessité technique, agricole, et – osons le mot – poétique. Chaque vigneron qui choisit de composer avec les insectes et les oiseaux, plutôt que contre eux, raconte une autre histoire du Bordeaux vivant. Et chaque dégustation d’un vin nature issu d’une vigne habité par la faune sauvage devient alors mémoire d’une terre en mouvement, d’une alliance discrète mais toute-puissante du vivant avec la main de l’homme.
Les recherches de l’INRAE montrent que la biodiversité de la faune auxiliaire dans les vignobles naturels reste encore sous-estimée : près de 700 espèces différentes ont été recensées dans les zones viticoles bordelaises non traitées[INRAE, 2023]. C’est une invitation à regarder les sols, les airs, les feuillages. À écouter, à sentir même, ce qui fait la singularité d’un vin réellement vivant. Il y a dans cette mosaïque de petits animaux bien plus qu’un atout phytosanitaire : une promesse de durée et de complexité, un compagnonnage inscrit profondément dans l’histoire du vignoble.
À la Roseraie comme ailleurs, les amateurs de vins vivants regardent aujourd’hui la nature avec curiosité et gratitude. Car si le Bordeaux naturel prend racine hors des modèles dominants, il s’enrichit tous les jours de ces vies minuscules, qui écrivent, en filigrane, la partition sensorielle du vin à venir.
Sources principales : INRAE, Office Français de la Biodiversité, LPO, Sud Ouest, AgroParisTech, OIV, CIVB, ISVV Bordeaux