Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
Pays de confluences et de marges, les Côtes de Bourg se tiennent à l’écart du grand spectacle des châteaux “classés” médocains, juste en face de la Dordogne, là où Bordeaux se fait plus rugueux, plus artisanal. Historiquement, ce terroir a longtemps vécu à l’ombre de ses voisins prestigieux, cultivant une discrétion dont il fait aujourd’hui sa force. À la croisée des Charentes et de la Gironde, ce vignoble de 3 850 hectares (source : Syndicat des Côtes de Bourg) traverse plateaux, buttes, expositions variées et croupes ventées, sur des sols de marnes, d’argiles bleues et de calcaires à astéries.
Ici, l’histoire a laissé place à l’expérimentation. La relative absence de classements couronne, dans l’humilité des propriétés familiales, une étonnante liberté de faire. Et c’est dans cette brèche que s’engouffrent aujourd’hui les aventuriers du vin naturel.
Ce qui fascine dans les Côtes de Bourg, c’est la coexistence de l’ancien et du neuf, du secret et de l’audace. La tradition phylloxérique, le souvenir d’un port qui expédiait jadis jusqu’à 500 000 hectolitres de vin au XIXe (d’après Les Vins de Bordeaux de Jean-Paul Kauffmann), voisine ce mouvement jeune et résolument critique des standards du bordelais.
La Côtes de Bourg incarne ainsi cet espace liminaire où le respect du vivant trouve un terrain singulier pour se confronter à sa propre histoire.
Il faut rendre hommage à celles et ceux qui, dès les années 2000, ont osé défier les injonctions productivistes autour du port de Bourg-sur-Gironde. À rebours d’une viticulture encore majoritairement conventionnelle (moins de 9 % du vignoble bordelais certifié bio en 2022, selon l’Agreste), quelques pionniers ont choisi, d’abord pour des raisons de santé et de qualité gustative, d’abandonner les traitements chimiques.
| Année | Nbre de domaines bio ou biodynamiques dans l'AOC Bourg |
|---|---|
| 2005 | 8 |
| 2015 | 28 |
| 2023 | 55 |
Cela représente environ 14 % du vignoble (Source : Inter Côtes de Bourg). La dynamique s’accélère nettement, souvent à la faveur de transmissions familiales et d’arrivées « hors cadres ».
Faire du vin nature dans les Côtes de Bourg, c’est affronter plusieurs obstacles : pression du voisinage (la proximité de propriétés conventionnelles oblige à la vigilance sur la dérive des traitements), microclimats parfois capricieux (notamment sur les plateau de Lansac et Prignac), mais aussi un marché local qui a mis du temps à reconnaître la valeur de ces rouges non standardisés, parfois qualifiés de « fous » dans les premiers temps.
Pourtant, grâce à la présence de réseaux comme le Collectif Bordeaux Pirates (collectif de vignerons œuvrant pour la biodiversité et le vin nature), la diffusion d’échanges techniques sur levures indigènes, macérations douces, élevages sans intrants, s’accroît. Plusieurs domaines multiplient aussi les essais sur :
À ce jour, le vin naturel n’est pas une reconnaissance officielle dans l’AOC, ni dans le Cahier des charges Côtes de Bourg. Cependant, depuis la création du label "Vin Méthode Nature" en 2020 (FNIVIN) à l’échelle nationale, plusieurs vignerons locaux revendiquent une double certification, poussant le syndicat à intégrer dans ses réflexions des critères sur la biodiversité et le peu d’intrants.
La beauté du vin naturel en Côtes de Bourg, c’est la variété des profils obtenus grâce à ce croisement de terroirs et d’initiatives.
Ce qui relie ces vins, c’est une trame : fruit éclatant, fraîcheur sans dureté, finale qui vibre. C’est aussi une signature : le refus du formaté. Certains lascifs, d’autres électriques, tous vivants, pas toujours « faciles » – mais là n’est pas le but.
Ce renouveau ne se limite pas à la vigne : il rejaillit dans les bars à vins, cavistes et petits restaurants qui choisissent ces bouteilles encore minoritaires, mais audacieuses. À Bourg-sur-Gironde, la cave Le Petit Grain, la table L’Envers du Décor aux portes de Blaye, ou encore le festival “Bordeaux Oxygène”, sont devenus des points de ralliement pour ces vins qui assument leur différence.
L’histoire, dans les Côtes de Bourg, avance à tâtons, hors des projecteurs, mais avec ferveur. À rebours de la caricature d’un Bordeaux uniformisé, c’est ici que se jouent les premières scènes d’une viticulture du respect, de la nuance, de la recherche sensible – où chaque vigneronne, chaque vigneron, interroge sa propre partition du vivant.
On peut parier que d’ici cinq ans, le mouvement ne fera que s’amplifier : l’appellation, qui se voudrait “alternative”, hésite encore parfois et protège, dans ses creux, la place de l’utopie concrète. Mais la dynamique portée par cette nouvelle génération, par la diversité des lieux, des cépages, et l’écoute du vivant, laisse deviner une révolution en douceur.
Les Côtes de Bourg s’inventent ainsi, entre archaïsme et modernité, comme l’un des laboratoires les plus passionnants du vin naturel à Bordeaux. À la surface des vins, ce qu’on boit, c’est d’abord ce que la terre n’a pas encore dit.