Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
On se plaît à imaginer la solidarité viticole comme une simple histoire d’entraide, de voisins qui échangent conseils ou coups de main quand la grêle menace. Mais à Bordeaux, un vent neuf bouscule les évidences. Dans ce vignoble souvent vu comme monolithique, les collectifs nature bousculent les codes. Ils déplacent la solidarité du champ de la nécessité vers celui du choix, de l’engagement assumé. Ici, chaque main tendue rime avec revendication : pour une viticulture vivante, une économie moins individualiste et une identité de terroir en réinvention.
Ces groupes, nés pour beaucoup après les chocs climatiques et économiques des années 2010, n’ont pas surgi du vide. Ils s’inscrivent dans une tendance de fond venue d’autres régions, comme la Loire (les Vins S.A.I.N.S.), ou le Beaujolais (Collectif Beaujolois). Mais quelque chose se joue à Bordeaux : la puissance du collectif résonne tout autrement, dans un environnement où tout poussait à l’individualisme et à la conformité AOC.
Mémoires courtes ? Peut-être. Mais il y a encore quinze ans, les vigneron·ne·s qui refusaient chimie et protocoles “internationaux” à Bordeaux passaient pour des doux rêveurs ou des hérétiques. La pression “mainstream” ne laissait guère de place à d’autres voix. Puis, lentement, des foyers de résistance sont apparus :
En 2024, on compte à Bordeaux une trentaine de domaines revendiquant explicitement le “vin nature” dans leurs pratiques, rassemblés à plus de 60% dans ces collectifs (Source : Syndicat des Vins Naturels de Bordeaux).
À Bordeaux, la solidarité naît souvent de l’urgence : difficulté à vendre, cours du vrac en chute libre, catastrophes climatiques chaque année plus violentes. Mais les collectifs nature réinventent la donne.
Un chiffre marquant : selon une enquête Agrimer (2023), neuf vignerons nature sur dix engagés en collectif à Bordeaux disent avoir doublé le nombre de débouchés commerciaux sur cinq ans, contre un tiers seulement parmi les “solitaires”.
Il existait autrefois une véritable omerta sur les pratiques viti-vinicoles à Bordeaux : tel terroir, telle levure, tel procédé restaient secrets, transmis au sein des familles ou des cercles restreints. Aujourd’hui, dans les collectifs natures, la logique est renversée : on diffuse, on échange, on construit ensemble.
Ce n’est pas anodin : cela modifie profondément le rapport à la réussite et à l’échec. Un vin raté n’est plus un tabou, mais une opportunité de comprendre et progresser, ensemble. Le syndrome du “génie isolé” cède la place à une intelligence collective, qui s’apparente presque à une université du terrain — sans mur, mais pas sans exigences.
Revendiquer “nature” à Bordeaux, c’est parfois combattre les préjugés, internes comme externes : Bordeaux serait trop grand, trop industriel, incapable de liberté… Les collectifs s’emparent de ce combat en apportant voix et représentativité — et en générant, aussi, une nouvelle fierté d’appartenance.
La solidarité prend donc une forme politique : résister au rouleau compresseur des grandes maisons, réclamer une place pour l’expérimentation, organiser la riposte face au climat — en créant, par exemple, des parcelles d’étude collectives, comme à Pujols-sur-Ciron.
Tout collectif porte aussi ses ombres. Si la solidarité vigneronne façon nature paraît idéale, elle n’est pas exempte de tensions :
La solidarité dans le vin, même “nature”, ressemble souvent à un équilibre fragile. Mais elle s’appuie sur une force vive : le plaisir de bousculer l’ordre établi, ensemble, et d’avancer à visage découvert.
À Bordeaux, les collectifs nature ne sont pas qu’une parenthèse générationnelle, ni une mode. Ils inventent de nouvelles façons de vivre ensemble la viticulture, plus ouvertes, parfois joyeuses, parfois rugueuses, mais toujours en mouvement.
Ce tissu de solidarités — économiques, techniques, politiques — n’a pas effacé le poids de l’histoire bordelaise, mais il en repense les contours. Il nous rappelle que la terre n’est pas seulement une histoire de rendement, mais de transmission : de racines, de pratiques, d’idées.
Ainsi, dans la brume matinale ou sous le soleil rageur de l'été, les vigneron·ne·s nature de Bordeaux marchent ensemble – et c’est peut-être la vraie révolution tranquille, celle dont on parlera dans dix ans, sous les platanes, un verre (naturel) à la main.