Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
Il y a dans le grain d’un « cépage oublié » une odeur de tiroirs entrouverts dans le grenier familial. Des noms qu’on prononce à mi-voix : Castets, Saint-Macaire, Bouchalès, Pardotte… Ici, la mémoire du vignoble a flouté leurs contours : jusqu’au début du XX siècle, ces raisins étaient courants dans le Bordelais avant l’effacement progressif causé par le phylloxéra, la standardisation, et une obsession de la régularité qui séduisait marchés et négociants. Qu’est-ce donc, un cépage oublié ? Quelques repères :
Pourquoi les avoir délaissés ? Souvent parce qu’ils souffraient d’une « mauvaise réputation » : faible rendement, sensibilité climatique, arômes jugés atypiques, maturité difficile à obtenir… ou simplement car ils s’exprimaient en dehors du canon cabernet-merlot. Le retour des cépages oubliés, particulièrement dans la mouvance du vin nature, s’apparente à une reconquête du goût et de l’identité.
Le vin naturel c’est, d’abord, une quête de sincérité — et le hasard peut y avoir sa place. Pas la standardisation. Notre imaginaire collectif associe volontiers Bordeaux avec la trilogie Merlot, Cabernet Sauvignon et Cabernet Franc : mais au fil des vignes, nous avons bu, parfois à l’aveugle, des rouges dont la trame surprenait—finesse du Bouchalès, notes antiques du Castets, fluidité du Saint-Macaire en vin rouge de soif.
En somme, travailler ces cépages aujourd’hui procède moins d’une nostalgie que d’une démarche de création, d’adaptation et de respect du vivant. Le vin naturel leur offre un terrain d’expression original : fermentation spontanée, macérations variées, cuvaisons courtes parfois… les gestes laissent libre cours à leur expression.
Certes, il ne s’agit pas (encore) d’une vague : la surface plantée de ces cépages à Bordeaux reste confidentielle. Castets, Mancin, Petit-Verdot, Saint-Macaire, Pardotte, Bouchalès, etc., représentent moins de 1 % de l’encépagement régional aujourd’hui (source : CIVB 2022). Mais quelques vignerons allument la mèche.
Notons enfin la micro-production de Jean-Pierre Amoreau (Château Lestage-Simon), mémoire du Merille (ou Périgord), et quelques tentatives de vignerons nature hors Bordeaux qui recherchent dans les cépages anciens un souffle nouveau.
Planter du Castets pour un rouge naturel relève souvent du parcours du combattant réglementaire. Les AOC bordelaises se reposent sur une liste stricte, modifiée lentement pour introduire quelques « cépages d’avenir » (INAO, 2019). Mais un vigneron qui introduit 10 % ou plus de Castets à son vin ne pourra généralement pas revendiquer l’AOC Bordeaux, et il doit alors passer en Vin de France.
Cela crée un paradoxe surprenant : pour mieux exprimer la vraie richesse du terroir, il faut souvent s’affranchir de son appellation d’origine. Les vins natures, majoritairement en Vin de France, valent donc parfois manifeste culturel et politique.
Difficile, mais pas impossible. Le soutien de pépinières engagées (ex : Pépinières Guillaume) et l’accompagnement d’association de vignerons nature (Syndicat des vins naturels, Renaissance des Appellations…) facilitent l’accès au plant originel.
Ici, on s’écarte de la fiche technique. Les rouges à cépages oubliés, vinifiés nature, bousculent l’attente du palais. Castets, par exemple, offre des rouges très frais, parfois floraux, toujours vibrants, plus acides et moins alcooleux que le Merlot. Le Bouchalès, structure fluide, fruité presque acidulé : la sensation d’un vin presque « digestif » et léger. Le Saint-Macaire rouge ? Il développe une aromatique de prune juteuse et d’épices fines, longiligne. Concrètement, dans le verre :
Ils portent souvent une dimension de digestibilité, chère aux amateurs de vins naturels. À l’aveugle, difficile de les ancrer “Bordeaux”. Preuve peut-être que l’identité bordelaise s’est longtemps construite plus par le marché que par la terre.
Relancer les cépages oubliés, ce n’est pas seulement réanimer le folklore : c’est une question de biodiversité, de résistance et de créativité. Leur diversité génétique enrichit l’écosystème de la vigne :
Leur réhabilitation rejoint aussi des pratiques vertueuses : agroforesterie, culture en complantation, recherches sur les porte-greffes adaptés. Le blog Vitisphère notait que 65 % des nouveaux plantiers « expérimentaux » incluent aujourd’hui au moins un cépage oublié, signe d’une mutation lente mais bien réelle du paysage bordelais.
Le réveil des cépages oubliés dans le rouge naturel bordelais n’a sans doute pas fini de surprendre. Non, Bordeaux n’est pas condamné à la répétition. Les vigneronnes et vignerons qui s’engagent dans cette voie écrivent une page nouvelle – ouverte à l’inattendu, à l’inconnu, à la marge ressuscitée. Certains institutionnels regardent encore cette tendance avec circonspection. D’autres y voient, comme nous, une chance de ré-enraciner Bordeaux dans sa diversité, sa beauté, et son goût de liberté. On ne reviendra peut-être jamais aux vignes d’antan – les rendements de ces cépages et la logique économique du vin mondial s’opposent parfois à leur retour massif. Mais, dans le rouge naturel, ils trouvent enfin une forme de reconnaissance : celle des vins sincères, colorés de mémoires, et résolument tournés vers demain.