Comprendre le lien secret entre cépage et besoin de soufre en vin naturel

18 juin 2025

Dans la vigne, mille nuances avant le soufre

Avant la mise en bouteille, bien avant le silence des caves et l’attente du vin, il y a ce geste qui fait débat : faut-il, oui ou non, ajouter du soufre ? Ceux qui arpentent les chemins du vin naturel connaissent la question sur le bout des lèvres. Mais ce que l’on dit moins, c’est que le cépage – cette rencontre d’un patrimoine génétique, d’un terroir, d’une histoire humaine – pèse très lourd dans la réponse. Certains raisins réclament d’être protégés, d’autres s’émancipent, riches de tanins ou de peaux épaisses. Ça mérite de s’arrêter un moment, d’effeuiller le sujet.

Soufre : protection, précaution, et controverse

Commençons par la base. Pour les vins naturels, l’ajout de soufre (SO₂ ou dioxyde de soufre) est le débat du siècle – ou du moins, de notre décennie effervescente. On l’utilise pour ses propriétés anti-oxydantes et anti-microbiennes : il prévient l’oxydation et limite les déviations microbiennes lors de la vinification et de la conservation.

  • Dans les vins conventionnels, on tourne autour de 100 à 200 mg/l de SO₂ total ajouté (sources : OIV, Institut Français de la Vigne et du Vin).
  • Dans les vins nature, la charte AVN (Association des Vins Naturels) accepte parfois moins de 30 mg/l, et le vin sans aucun soufre ajouté devient un Graal mais aussi une prouesse technique.

Mais le soufre n’agit pas en solitaire. Il répond à la matière du vin, à sa densité, à sa fragilité ou sa robustesse. Et là, le cépage entre en scène…

Quand le cépage décide : chimie, peaux, et potentiel de garde

Si la question revient sans cesse chez les vignerons, c’est que l’expérience le montre : tous les cépages ne “voyagent” pas de la même façon sans soufre. Pour la science, plusieurs facteurs hérités du cépage jouent sur la stabilité du vin :

  • La richesse en polyphénols : Les cépages riches en tanins et anthocyanes (Cabernet Sauvignon, Tannat, Malbec…) se protègent mieux seuls ; ils sont plus résistants à l’oxydation.
  • L’épaisseur de la peau : Plus la peau est épaisse (Syrah, Mourvèdre…), plus elle apporte d’antioxydants naturels lors de la macération.
  • L’acidité du raisin : Un pH bas offre une meilleure stabilité microbienne (Petit Verdot, Sangiovese).
  • La teneur naturelle en composés soufrés : Certains cépages en synthétisent plus pendant la fermentation ; ils “s’auto-protègent” (Sauvignon, Chenin sur certaines parcelles).

Antoine Gerbelle, journaliste et dégustateur, le rappelait récemment sur France Inter : “Ce n’est pas le vigneron qui décide seul ; ce sont aussi les potentialités de sa vigne, de ses cépages, et de l’année qui parlent.”

Exemples de cépages plus ou moins « soufre-indépendants »

La liste n’est pas gravée dans la pierre, mais les expériences et la littérature (cf : BIVB, Revue des Œnologues) invitent à nuancer entre les profils suivants :

  • Faciles sans soufre (souvent en macération) :
    • Cabernet Sauvignon : très riche en tanins, il supporte bien la vinification nature, même si la maturité est primordiale pour éviter l’astringence.
    • Syrah : grâce à sa peau épaisse et à sa structure, elle voyage sans soufre avec élégance, surtout sur des terroirs frais.
  • Sensibles et plus fragiles :
    • Pinot Noir : beauté délicate ; ses vins sans soufre sont parfois vulnérables aux Brettanomyces et aux altérations, surtout en climat chaud ou vendange très mûre (source : Interprofession des Vins de Bourgogne).
    • Gamay : peut donner des primeurs délicieux mais s’affaiblit sur la garde sans un minimum de protection.
    • Merlot : très planté autour de Bordeaux, il peut être capricieux sans soufre, car son acidité modérée n’aide pas toujours à la stabilité, surtout en années chaudes.
  • Cépages à mi-chemin, selon pratiques :
    • Malbec et Tannat : bien adaptés, mais très dépendants du millésime et de la maturité phénolique.
    • Sangiovese : fait merveille en nature dans ses terroirs originels (Toscane).

Il existe cependant de brillantes exceptions, souvent liées au geste du vigneron, à l’hygiène irréprochable en cave, ou à ce supplément d’âme qui fait surgir des vins épatants là où on ne les attendait pas.

Le soufre et les arômes : le jeu d’équilibre dépend-il du cépage ?

Un point que l’on néglige parfois : l’ajout (ou non) de soufre influence le profil aromatique final. Certains cépages voient leurs arômes amplifiés par l’absence de soufre ; d’autres, au contraire, risquent une baisse de netteté, un fruit qui “floute”.

  • Sauvignon blanc (les « thiols ») : personnalité variétale puissante mais aussi propension à produire des composés soufrés indésirables si la vinification n’est pas maîtrisée (source : INRAE, 2020).
  • Chenin : réputé hyper-expressif sans soufre… sauf s’il y a une forte réduction, ou au contraire de l’oxydation due au manque de protection.

Là encore, l’alchimie se niche dans le rapport subtil entre cépage, degré de maturité, qualité du pressoir, minutie du travail, et choix de la mise en bouteille.

L’influence du cépage sur la fermentation et les risques micro-biologiques

La précieuse littérature œnologique — et surtout l’expérience terrain des derniers millésimes — montrent que le cépage influence indirectement les risques lors de la fermentation sans soufre.

  1. Alcool potentiel : plus il est élevé (certains cépages à maturité avancée, comme le Grenache ou le Zinfandel), plus la fermentation alcoolique est sécurisée, mais les difficultés surviennent en fermentation malolactique sans soufre : certains cépages (Merlot, Gamay) y sont plus fragiles.
  2. Riche en azote : certains cépages (Chardonnay, Muscat) facilitent les fermentations car leurs moûts sont plus riches en azote assimilable, ce qui limite les déviations microbiennes (source : Revue « Œnologues et Vignerons de France », 2021).

À signaler : les levures indigènes (sauvages), cruciales dans le vin nature, s’expriment différemment selon le cépage, car elles y trouvent plus ou moins de nutriments. Le risque de refermentation en bouteille, de prise de voile, de voile microbien, ou de goût de souris (“mouse taint”, défaut plus fréquent sans soufre) varie aussi d’un cépage à l’autre, et il n’existe pas d’automatisme – seulement des tendances et des précautions à prendre.

Les voix du terrain : que disent les vignerons ?

Impossible de démêler ce sujet sans donner la parole à celles et ceux qui font le vin. Que ce soit dans l’Entre-deux-Mers, la Loir-et-Cher ou le Maconnais, leur expertise et leur perception sensorielle affinent la vision scientifique.

  • Barbara Bellanger (Domaine La Cuvée d’Aga, Bordeaux) partage que “sur Merlot, il existe une vraie différence selon la maturité ; une vendange très mûre, très riche, demande paradoxalement moins de soufre car la concentration protège, alors qu’une vendange plus diluée, ou trop légère, s’altère vite”.
  • En Beaujolais, plusieurs références certifiées “vin naturel” (Yvon Métras, domaine Lapierre, source : Vignerons du Beaujolais) précisent que le Gamay, bien que fragile, devient résistant lorsque les fermentations sont ultra rapides, sans soufre, et à basse température.
  • Chenin ou Grolleau dans la Loire : les vignerons valorisent la maturité et le pressurage direct pour limiter les risques d’oxydation sans soufre.

La règle d’or, c’est que le cépage doit être compris comme potentiel : une base structurante, qui se module avec l’année, la maturité, l’hygiène, la rapidité du travail…

Soufre et cépage : ce que nous apprennent les millésimes chauds

Le changement climatique bouscule la donne. Millésimes solaires, maturités phénoliques élevées, acidités plus basses : chaque année qui grésille oblige à réinterpréter la gestion du soufre selon le cépage.

  • Cépages méditerranéens (Grenache, Carignan, Mourvèdre) : Sur millésimes chauds, moins d’acidité naturelle, donc plus de risques microbiologiques sans soufre, surtout sur rouges de macération courte ou vins “glouglou”.
  • Merlot et Cabernet sur les graves bordelaises : Des degrés plus élevés en alcool offrent une protection, mais les vins sont moins frais, donc l’équilibre aromatique évolue ; le sucre résiduel peut offrir prise à Brettanomyces sans soufre ajouté.

On observe depuis quelques années que certains vignerons réduisent drastiquement leur ajout de soufre sur des cépages traditionnellement compliqués, profitant de la chaleur pour presser plus vite, vendanger plus mûr, et produire des vins plus sains naturellement.

Pour ouvrir : la liberté du vin, celle des cépages, celle de l’humain

Le cépage n’est ni dictateur ni serviteur du soufre. Il offre une partition, et le vigneron, attentive ou aventurier, la joue avec ses intuitions, ses doutes, ses gestes sûrs ou inspirés. Ce qui frappe, à écouter les plus “nature” des vignerons du Bordelais et d’ailleurs, c’est la volonté d’accompagner le potentiel du cépage sans rien forcer, sans dogme.

Le soufre reste un outil, jamais une nécessité absolue ni un interdit sacralisé. Le cépage influence de façon intime et parfois imprévisible ce besoin, selon sa structure, son acidité, mais surtout selon les choix humains dans la vigne et au chai.

Dans l’espace troublé entre technique et poésie, ce sont finalement le vivant, le ressenti, l’histoire d’un lieu et la main de l’humain qui font de chaque bouteille nature une aventure renouvelée.

Sources : - OIV, Codex des bonnes pratiques œnologiques : https://www.oiv.int/standards - Revue des Œnologues, “Soufre et stabilité des vins”, 2021 - INRAE, "Stabilité microbiologique et rôle du cépage", 2020 - BIVB, Dossier technique Vinification sans soufre, 2016 - France Inter, émission “On va déguster” (mai 2022) sur les vins naturels - Interprofession des Vins de Bourgogne (données techniques, 2021)

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