Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
Avant la mise en bouteille, bien avant le silence des caves et l’attente du vin, il y a ce geste qui fait débat : faut-il, oui ou non, ajouter du soufre ? Ceux qui arpentent les chemins du vin naturel connaissent la question sur le bout des lèvres. Mais ce que l’on dit moins, c’est que le cépage – cette rencontre d’un patrimoine génétique, d’un terroir, d’une histoire humaine – pèse très lourd dans la réponse. Certains raisins réclament d’être protégés, d’autres s’émancipent, riches de tanins ou de peaux épaisses. Ça mérite de s’arrêter un moment, d’effeuiller le sujet.
Commençons par la base. Pour les vins naturels, l’ajout de soufre (SO₂ ou dioxyde de soufre) est le débat du siècle – ou du moins, de notre décennie effervescente. On l’utilise pour ses propriétés anti-oxydantes et anti-microbiennes : il prévient l’oxydation et limite les déviations microbiennes lors de la vinification et de la conservation.
Mais le soufre n’agit pas en solitaire. Il répond à la matière du vin, à sa densité, à sa fragilité ou sa robustesse. Et là, le cépage entre en scène…
Si la question revient sans cesse chez les vignerons, c’est que l’expérience le montre : tous les cépages ne “voyagent” pas de la même façon sans soufre. Pour la science, plusieurs facteurs hérités du cépage jouent sur la stabilité du vin :
Antoine Gerbelle, journaliste et dégustateur, le rappelait récemment sur France Inter : “Ce n’est pas le vigneron qui décide seul ; ce sont aussi les potentialités de sa vigne, de ses cépages, et de l’année qui parlent.”
La liste n’est pas gravée dans la pierre, mais les expériences et la littérature (cf : BIVB, Revue des Œnologues) invitent à nuancer entre les profils suivants :
Il existe cependant de brillantes exceptions, souvent liées au geste du vigneron, à l’hygiène irréprochable en cave, ou à ce supplément d’âme qui fait surgir des vins épatants là où on ne les attendait pas.
Un point que l’on néglige parfois : l’ajout (ou non) de soufre influence le profil aromatique final. Certains cépages voient leurs arômes amplifiés par l’absence de soufre ; d’autres, au contraire, risquent une baisse de netteté, un fruit qui “floute”.
Là encore, l’alchimie se niche dans le rapport subtil entre cépage, degré de maturité, qualité du pressoir, minutie du travail, et choix de la mise en bouteille.
La précieuse littérature œnologique — et surtout l’expérience terrain des derniers millésimes — montrent que le cépage influence indirectement les risques lors de la fermentation sans soufre.
À signaler : les levures indigènes (sauvages), cruciales dans le vin nature, s’expriment différemment selon le cépage, car elles y trouvent plus ou moins de nutriments. Le risque de refermentation en bouteille, de prise de voile, de voile microbien, ou de goût de souris (“mouse taint”, défaut plus fréquent sans soufre) varie aussi d’un cépage à l’autre, et il n’existe pas d’automatisme – seulement des tendances et des précautions à prendre.
Impossible de démêler ce sujet sans donner la parole à celles et ceux qui font le vin. Que ce soit dans l’Entre-deux-Mers, la Loir-et-Cher ou le Maconnais, leur expertise et leur perception sensorielle affinent la vision scientifique.
La règle d’or, c’est que le cépage doit être compris comme potentiel : une base structurante, qui se module avec l’année, la maturité, l’hygiène, la rapidité du travail…
Le changement climatique bouscule la donne. Millésimes solaires, maturités phénoliques élevées, acidités plus basses : chaque année qui grésille oblige à réinterpréter la gestion du soufre selon le cépage.
On observe depuis quelques années que certains vignerons réduisent drastiquement leur ajout de soufre sur des cépages traditionnellement compliqués, profitant de la chaleur pour presser plus vite, vendanger plus mûr, et produire des vins plus sains naturellement.
Le cépage n’est ni dictateur ni serviteur du soufre. Il offre une partition, et le vigneron, attentive ou aventurier, la joue avec ses intuitions, ses doutes, ses gestes sûrs ou inspirés. Ce qui frappe, à écouter les plus “nature” des vignerons du Bordelais et d’ailleurs, c’est la volonté d’accompagner le potentiel du cépage sans rien forcer, sans dogme.
Le soufre reste un outil, jamais une nécessité absolue ni un interdit sacralisé. Le cépage influence de façon intime et parfois imprévisible ce besoin, selon sa structure, son acidité, mais surtout selon les choix humains dans la vigne et au chai.
Dans l’espace troublé entre technique et poésie, ce sont finalement le vivant, le ressenti, l’histoire d’un lieu et la main de l’humain qui font de chaque bouteille nature une aventure renouvelée.
Sources : - OIV, Codex des bonnes pratiques œnologiques : https://www.oiv.int/standards - Revue des Œnologues, “Soufre et stabilité des vins”, 2021 - INRAE, "Stabilité microbiologique et rôle du cépage", 2020 - BIVB, Dossier technique Vinification sans soufre, 2016 - France Inter, émission “On va déguster” (mai 2022) sur les vins naturels - Interprofession des Vins de Bourgogne (données techniques, 2021)