Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
Il y a, dans le cabernet franc, une étrangeté familière, un charme de l’ombre qui attire les regards de ceux qui font quelques pas de côté dans les rangs serrés du Bordelais. Si ses hectares sont largement dominés par le merlot (près de 62% de l’encépagement bordelais selon la Chambre d’Agriculture de la Gironde, Chambre d'Agriculture 2023), le cabernet franc tient bon, solide sur ses racines. L’INAO recense, pour Bordeaux, environ 3700 hectares dédiés au cabernet franc (2022) ; à l’échelle de la France, le cépage couvre 36 000 hectares, principalement en Loire et Sud-Ouest.
Mais à Bordeaux, il demeure souvent en coulisse, compagnon de coupe du merlot ou du cabernet sauvignon. Pourtant, la montée des vinifications naturelles lui offre un terrain d’expression d’une rare justesse, dévoilant tout ce qui relie un cépage à sa terre, à sa lumière, à ceux qui le travaillent et surtout à celles et ceux qui le boivent, sans masque ni artifice.
La vinification naturelle, en refusant les intrants œnologiques (levures sélectionnées, enzymes, acidifiants, soufre, etc.), fait le pari d’un dialogue direct entre raisin, microclimat et gestes du vigneron. Ici, le cabernet franc s’exprime sans filtre, livré à l’alchimie du vivant. Cette approche, qui a trouvé ses lettres de noblesse dans la Loire ou à Cahors, infuse aujourd’hui les terroirs bordelais.
C’est précisément dans ce contexte que le cabernet franc révèle sa voix claire, vibrante, presque tactile.
En vinification conventionnelle, le cabernet franc peut parfois présenter des arômes végétaux marqués (poivron, rafle) — une réputation souvent hâtive lorsque ce cépage est vendangé trop vert ou sur-extrait. L'approche naturelle, alliant maturité mesurée du raisin et extraction ménagée, offre un registre plus nuancé :
Le cabernet franc a cette capacité rare à laisser transparaître la texture du lieu : argiles, graves, calcaires. En cuve nature, ces minéralités sont souvent exacerbées :
Antonin aime à dire : « Il y a dans chaque gorgée de cabernet franc nature un accent, un frémissement de brume, comme si le vin osait montrer ce que ses voisins taisent — la fragilité d’un fruit, l’empreinte d’un vent, le rien qui fait tout. » Autrement dit, le cabernet franc nature peut révéler aussi les aspérités d’un millésime — la rusticité d’une petite année, la franchise d’une vendange réchappée de la pluie. Ici, la sincérité prévaut.
Le naturel n’est jamais le fruit du hasard ou de la paresse technique. Travailler le cabernet franc sans filet oblige à une vigilance de chaque instant – à la vigne, à la cuverie, à l’élevage.
En Bordelais, quelques vignerons tracent cette voie : à Bourg, Blaye, ou en Entre-Deux-Mers, chez des pionniers comme Château Meylet, Château Le Puy ou encore Château Bel Air Marquis d’Aligre, l'expérience du cabernet franc nature bouscule la hiérarchie classique des cépages dominants.
Si la Loire s’est faite ambassadrice du cabernet franc nature (Puzelat, Breton, Baudry, etc.), Bordeaux reste timide : moins d’une dizaine de domaines produisent des cuvées 100% cabernet franc en vinification naturelle, souvent en micro-parcelles. Plusieurs raisons :
Néanmoins, là où il s’affirme, il prend des airs d’électron libre. En 2022, une dégustation organisée par Terre de Vins sur les cabernets francs de Bordeaux montrait la diversité des profils : du vin de soif, vibrant, à la bouteille de garde patinée par cinq ou dix ans de cave. Le cépage en nature ouvre un dialogue inédit sur nos terroirs, entre notion de millésime, respect du sol, et audace des hommes et femmes qui osent sortir des chemins tout tracés.
Bouche après bouche, ce n’est jamais la facilité qui saute aux papilles, mais une densité d’émotions :
La température de service est ici capitale : 15-16°C suffisent. Carafez-le brièvement, pour libérer l’énergie du vivant. Il s’accompagne à merveille de légumes grillés, de charcuterie artisanale, mais aussi — pourquoi pas — d’un simple morceau de pain de campagne, pour laisser la magie opérer.
Travailler le cabernet franc en nature, c’est remettre en lumière un patrimoine qui semblait destiné à n’être que la doublure de grands assemblages. C’est offrir au Bordelais une part de sa diversité, trop longtemps voilée par l’uniformité des pratiques et la force du marché. Les générations montantes de vigneronnes et vignerons cherchent ici un autre geste, plus lent, plus réfléchi, qui épouse les saisons autant que les sensibilités contemporaines.
Au-delà de la tendance, c’est une relation renouvelée au vin, où le cépage conte sans artifice. Car si “naturel” ne veut pas dire sans défaut, il invite toujours le buveur à l’éveil, à la curiosité, à la gratitude pour ce fragile équilibre entre risque et beauté. Comme un vers libre glissé sur la page, le cabernet franc, en vinification naturelle, donne à Bordeaux une voix plus nuancée, plus émouvante, plus vivante.