Au rythme des planètes et de la terre : la biodynamie bordelaise à l’épreuve des saisons
Dans la vigne, l’hiver n’est jamais passif. Il s’agit d’un repos apparent, mais en réalité, tout s’y joue déjà. Pendant que la s...
La tradition vigneronne en Bordelais évoque immédiatement des images de châteaux ancestraux, de gestes transmis de père en fils, de rangs de vignes soigneusement alignés. Mais derrière cette façade, depuis une douzaine d’années, une autre histoire s’écrit : celle des jeunes vignerons, de plus en plus nombreux, qui posent un genou sur la terre et remettent tout à plat. Que l’on parle de repreneurs, d’autodidactes ou d’anciens citadins séduits par l’appel du terroir, une question revient : comment ces nouveaux venus percent-ils le mystère du vin ? Par les bancs de l’école ou par la vie au vignoble ?
La réalité contemporaine à Bordeaux, c’est celle d’une jeunesse qui vient à la vigne avec des profils très variés. Selon le dernier recensement de l’Observatoire National des Exploitations Viticoles (ONEV, 2022), près de 38% des nouvelles installations de vignerons en Gironde se font aujourd’hui par des personnes non issues du milieu agricole. Parmi elles, une majorité – 62% – déclarent s’être formés « sur le tas », combinant stages pratiques, compagnonnage et apprentissage autodidacte. (Agreste, Ministère de l’Agriculture)
L’enseignement viticole organisé ne date pas d’hier. À Bordeaux, l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin (ISVV), la Faculté d’Œnologie, ou le lycée viticole de Blanquefort attirent chaque année des étudiants de toute la France – et du monde. Les programmes sont pointus : physiologie de la vigne, pathologies cryptogamiques, biotechnologie, marchés… Mais si la filière prestige du Diplôme National d’Œnologue (DNO) reste un passeport reconnu, la majorité des néo-vignerons nature privilégient aujourd’hui des cursus courts (BPREA, formations adultes en reconversion).
Pourtant, la théorie reste essentielle à plusieurs étapes :
Cependant, en témoignent les propos de Véronique Barthe (Château la Freynelle) ou ceux du collectif Vignerons de Nature, la « vraie école du vin » reste, pour beaucoup, la cave et le chai. Les raisons sont multiples : la formation classique présente souvent une vision normée du vin, orientée vers les marchés traditionnels du Bordelais, là où la mouvance nature exige un sens aigu de l’observation, une capacité d’adaptation minute face aux millésimes imprévisibles.
C’est ici que l’expérience directe éclaire d’un jour nouveau l’apprentissage vigneron. « Faire, observer, rater, recommencer » : l’adage circule de chai en vignoble. Chez les jeunes vignerons qui gravitent autour des vins naturels ou biologiques, le compagnonnage a le vent en poupe. Certains multiplient les « stages alternés » : passer un printemps dans l’Entre-deux-Mers, un été chez un vigneron du Médoc, un automne en Sud-Gironde pour les vendanges.
L’approche empirique est nourrie par plusieurs caractéristiques :
Par exemple, dans le Bordelais, le groupe La Renaissance des Appellations mené par Nicolas Joly privilégie le « terrain », le dialogue entre vignerons, convaincu que « la vigne ne se lit pas, elle se vit ». (Source : Conférences La Renaissance des Appellations, 2023)
Le paradoxe de la formation classique apparaît : trop académique, elle fige parfois la vision du vin dans une logique de rendement et de standardisation. Trop empirique, elle court le risque d’erreurs évitables, de dérives pseudo-scientifiques.
Pourtant, quelques chiffres interrogent : en 2019, l’ISVV recensait que près de 85% des diplomés DNO continuaient sur une trajectoire de conseil technique ou d’œnologue prestataire – seulement 10% plantaient un jour leur premier rang de cabernet. Chez les vignerons nature que l’on rencontre, la tendance s’inverse : sur trente nouveaux installés à Bordeaux entre 2016 et 2022 (chiffres Syndicat des Vins Naturels, 2023), 70% n’avaient ni diplôme supérieur en œnologie, ni formation agricole longue.
La bascule de paradigme n’est pas qu’une question d’ego : les jeunes vignerons nature s’entourent moins de « conseillers techniques », cherchent rarement le « gourou », préfèrent la communauté, le partage de doutes. Plusieurs d’entre eux utilisent les réseaux sociaux pour échanger sur la taille douce, les essais de vinification sans sulfites, la gestion du gel : une « révolution lente » de la transmission vigneronne, qui réinvente les codes d’un savoir longtemps jalousement gardé.
Il ne faut pas verser dans la caricature. L’apprentissage par l’expérience trouve ses bornes : une multiplication des cuves déviées lors de vinifications naturelles, des pertes de rendements lors des premières conversions bio…
Côté synthèse, les meilleures trajectoires sont hybrides : elles combinent capital de connaissances techniques et ouverture pragmatique aux leçons du terrain. On citera l’exemple d’Anne-Marie Laville, installée en Côtes de Bourg : biochimiste de formation, elle s’est convertie à la biodynamie et au vin nature sur la base d’un compagnonnage long auprès de Jean-Pierre Amoreau (Château le Puy). Pour elle, « la science rassure, l’expérience enrichit, mais c’est l’alliance des deux qui donne de grands vins. »
Apprendre le vin ne se décrète pas – ni sur diplôme, ni sur la simple expérience. Face au réchauffement climatique, à l’apparition de maladies jusque-là inconnues, à la volatilité des marchés, les jeunes vignerons doivent « s’inventer davantage qu’ils ne se copient » (François Morel, Le Monde, 2022).
Des réseaux comme le mouvement « Vignerons Engagés » ou les collectifs en biodynamie défendent aujourd’hui une pédagogie duale : l’intimité des pratiques du champ et la rigueur des connaissances validées, le tout au service du vin vivant, libre et subtil. Nul dogme, mais la conscience que la vigne, matière mouvante, appelle un apprentissage continu, humble et joyeux.
Les profils hybrides, autodidactes éclairés enrichis de quelques repères académiques, forment aujourd’hui la majorité des nouveaux installés dans la mouvance nature. Ils ne prétendent pas détenir la vérité, mais tissent patiemment une autre culture du vin, entre parole et geste, entre écrit et vécu.
Et si, finalement, le meilleur vin n’était pas celui qu’on « sait faire », mais celui qu’on apprend à écouter, année après année, ride après ride, sans jamais cesser de se surprendre ?