Explorer les voies nouvelles : alternatives naturelles au cuivre et au soufre dans la vigne

28 décembre 2025

Pourquoi chercher des alternatives au cuivre et au soufre en bio et viticulture naturelle ?

Mylène : Le cuivre, autorisé en bio, est utilisé à des doses limitées, mais il s’accumule dans le sol : au-delà de 30 mg/kg, il commence à perturber la microfaune et la microflore essentielle à la vitalité du terroir (source : INRAE). Sa toxicité s’étend aux vers de terre, champignons utiles, insectes, voire à la faune aquatique lors d’écoulements. Sur la décennie 2010, on estimait qu’en France, 8 000 tonnes de cuivre étaient utilisées chaque année dans les vignes (source : Agreste).

Le soufre, lui, a un profil toxique moins inquiétant à doses réglementées, mais son usage n’est pas totalement neutre : risques pour la santé humaine lors de la pulvérisation, odeurs persistantes, potentiel d’irritation pour la faune auxiliaire, notamment les abeilles (source : IFV).

Aux questions réglementaires se joint une attente forte des consommateurs de vin nature ou bio : la cohérence entre le respect du vivant dans le sol et dans le verre.

Le biocontrôle : microorganismes et insectes alliés de la vigne

Microorganismes antagonistes : trichoderma, bacillus, levures non-sulfitées

  • Trichoderma spp. : Ce champignon bénéfique colonise la rhizosphère et inhibe la croissance de champignons pathogènes comme Botrytis cinerea. Grâce à la production d’enzymes spécifiques, il stimule la résistance naturelle de la plante. Plusieurs études menées en France et en Italie montrent une réduction de 30 à 50% de la pression du botrytis grâce à ces applications (source : Revue OENO One).
  • Bacillus subtilis : Cette bactérie sécrète des substances antifongiques naturelles, tout en stimulant les défenses immunitaires de la vigne. Elle est homologuée par l’ANSES et utilisée dans des produits commerciaux type Serenade® pour lutter contre l’oïdium. Des résultats montrent une protection satisfaisante en condition de pression modérée.
  • Levures non-sulfitées : Dans la vinification, certaines souches de Metschnikowia fructicola protègent la baie contre les attaques fongiques et retardent la pourriture grise, prolongeant le potentiel de vendange tardive.

Ce sont là autant d’occasions de transformer la lutte contre la maladie en un dialogue subtil avec le vivant, où la vigne n’est plus seule à lutter.

Insectes et auxiliaires de lutte naturelle

Certains vignerons installent haies, prairies fleuries et nichoirs à oiseaux pour favoriser l’installation de prédateurs naturels du ver de la grappe et des acariens vecteurs de maladies. La coccinelle, le typhlodrome, ou l’oreille-de-chat font désormais partie du paysage sensible des vignes en conduite agroécologique.

Tisanes, extraits végétaux et huiles essentielles : la protection venue des plantes

Tisanes et décoctions : ortie, prêle, consoude, osier

  • Prêle (Equisetum arvense) : Riche en silice, la prêle renforce la cuticule des feuilles, créant une « barrière physique » qui ralentit la penetration des spores de mildiou. Les essais menés par le réseau Dephy montraient, sur 4 millésimes, une réduction du nombre de traitements cuivre de 15 à 20% grâce à cette pratique.
  • Ortie (Urtica dioica) : Son purin stimule la plante et renforce son immunité, via des hormones de croissance et des minéraux.
  • Consoude : Moins utilisée en France dans la vigne, la consoude a démontré, dans le Centre-Ouest, un effet nutritionnel, stimulant la floraison donc la résilience de la plante.
  • Osier (Salix spp.) : Riche en acide salicylique, il favorise l’activation de mécanismes de défense systémique acquis (SAR), réponse antifongique naturelle.

Antonin : Autrefois, dans le Médoc, les anciens « passaient la bouillie » mais trempaient d’abord prêle ou saule dans l’eau de la jalle, persuadés que les herbes de la rive parlaient aux pieds de vigne. Ce savoir paysan, longtemps marginalisé, revient comme une source féconde dans la viticulture nature. Une vigne n’est jamais seule.

Huiles essentielles : de la lavande au tea tree

  • Huile essentielle de lavande : Antifongique et antibactérienne, utilisée à faibles doses, elle limite parfois l’installation de foyers d’oïdium.
  • Tea tree et origan : Selon des essais récents (source : ARVALIS-Institute du Végétal), ces essences peuvent réduire la viabilité des spores du mildiou. Attention : à utiliser avec précaution pour éviter phytotoxicité et risques pour les insectes utiles.

Les produits de biocontrôle homologués : des solutions en croissance

Produit Agent actif Cible Efficacité (fourchette observée)
Romeo® Lamarckia aurea (extrait végétal) Mildiou, oïdium Réduction pression maladie de 20 à 40%
Vacciplant® Laminarine (extrait d’algue brune) Mildiou, oïdium Réduction pression maladie de 15 à 35%
Serenade® Bacillus subtilis Oïdium, botrytis Selon pression, jusqu’à 50% d’effet protecteur
Bion® Acibenzolar-S-methyl (éliciteur de défense) Mildiou Pilote des tests INRAE sur plusieurs millésimes – effet modéré mais significatif

Mylène : Ces outils ne remplacent pas la totalité des traitements traditionnels, surtout dans les millésimes très humides comme 2021, qui a vu la pression du mildiou exploser dans le Bordelais et obligé de nombreux vignerons bio à revenir—parfois temporairement—au cuivre. Mais leur place monte, grâce à la recherche de l’INRAE, de l’IFV ou d’organismes indépendants (Ecophyto, projet RITA, etc.).

Techniques culturales alternatives et pratiques préventives

  • Aération de la zone foliaire : Palissage haut, effeuillage précoce, ébourgeonnage… Toute pratique qui favorise la circulation de l’air limite le développement des maladies cryptogamiques.
  • Couverts végétaux et biodiversité : Les rotations de couverts, que l’on voit de plus en plus dans des domaines natures de l’Entre-Deux-Mers ou des Graves, soutiennent la biomasse et la régulation naturelle des ravageurs.
  • Portegreffes résistants : De nouveaux hybrides (ex. Floreal, Voltis, Artaban) tolèrent mieux les pressions fongiques, réduisant mécaniquement le besoin de traitements : une expérimentation aux Coteaux de l’Atlas en 2023 a montré une réduction des traitements de 60% sur Voltis par rapport aux cépages traditionnels (source : Vitisphere).

Adaptation du calendrier d’intervention

Le suivi précis de la météo, l’emploi de stations connectées et la modélisation permettent de ne traiter que lorsque la pression maladie devient réelle, et non sur une base de calendrier standard. Moins d’interventions, plus de finesse, moins de cuivre et de soufre.

L’audace naturelle : la difficulté de combiner alternatives et économie du vin

Antonin : Les alternatives ouvrent un champ d’hésitation, où l’économie du vin se heurte à la patience de la nature. Les essais d’extraits de plantes ou de biocontrôle réclament de l’observation, de l’adaptation, parfois de l’abandon d’un rendement maximal. Entre la vigilance climatique, la variabilité du vivant, la contrainte du Bio, tout le monde n’avance pas à la même vitesse… mais chaque pas compte.

  • En 2022, 13% des surfaces viticoles françaises recouraient à au moins une substance de biocontrôle (source : Agreste), un chiffre en forte augmentation.
  • Dans le Bordelais, on compte plus de 90 domaines qui testent, chaque année, au moins un nouvel outil alternatif au cuivre ou au soufre, y compris en « zéro phyto » expérimental (source : CIVB).

Ce « laboratoire à ciel ouvert » se nourrit aussi de transmission entre territoires, d’écoute des villages voisins, de débats entre générations. Il n’existe pas de solution miracle, mais une lente procession de gestes, de retours d’expérience, de doutes et d’humilité. C’est, à bien des égards, la marque d’une vigne en transition, fidèle à son histoire et émancipée de ses vieilles certitudes.

Ouvrir d’autres chemins : la recherche avance, la nature inspire

Les alternatives au cuivre et au soufre gagnent en réalisme, mais encore loin d’être la panacée : leur efficacité dépend souvent des années, des cépages, des pratiques, du caractère du sol, et… de la main du vigneron. Pourtant, Bordeaux comme d’autres régions, foisonne d’expériences : des essais grands champs à Saint-Émilion sur l’extrait d’algues aux essais de couverts végétaux sur les argilo-calcaires, la transition est en marche, parsemée de réussites et de limites.

Dans ce vaste jardin, l’essentiel demeure : entre respect du sol, audace et réinvention, chaque vigneron, chaque vigne, cherche son propre équilibre. Le vin nature de Bordeaux, peu à peu, prend une nouvelle couleur — celle d’une viticulture attentive, indocile, ouverte à ce qui advient.

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