Entre haies et vignes : L’agroforesterie, nouvel horizon de la viticulture vivante ?

2 mars 2026

Quand l’arbre revient dans la vigne

Il fut un temps, que Mylène évoquerait en parlant de “cultures encordées dans le progrès”, où les arbres faisaient partie du quotidien des vignobles bordelais. Autrefois, les vignes s’étendaient à l’ombre des haies, des talus, des fruitiers. Puis le vent de la monoculture, et la productivité à marche forcée, en ont arraché jusqu’aux racines les plus ancrées, laissant la vigne nue, vulnérable, monotone. Mais aujourd’hui, l’arbre regagne du terrain — au sens propre comme au figuré.

Nous avons vu, dans nos passages chez des vigneronnes et vignerons de Gironde et d’ailleurs, que l’agroforesterie ne relève plus seulement de l’utopie bucolique. Chênes, fruitiers, haies champêtres, micro-forêts ponctuent à nouveau le paysage viticole. D’après l’INRAE, plus de 180 domaines viticoles français ont engagé une transition agroforestière sur au moins une partie de leur surface (INRAE, 2023). En Bordelais, près d’une centaine d’hectares concernés, selon la Chambre d’Agriculture de Gironde (2023), et la dynamique s’accélère.

Comprendre l’agroforesterie viticole : technicité, intuition et complexité

L’agroforesterie viticole consiste à introduire arbres, arbustes, voire couverts végétaux (engrais verts, prairies…), soit au sein même de la vigne, soit en bordure (en haies, allées, micro-boisements). C’est moins une “technique” figée qu’une mosaïque de pratiques où chaque parcelle devient un microcosme expérimental. Voici quelques voies :

  • Plantation d’arbres intra-parcellaires : arbres alternés entre les rangs de vignes (souvent, fruitiers locaux, noyers, acacias…)
  • Haies riches en espèces locales : alignement structurant à la parcelle ou à ses abords, favorisant la biodiversité et le rôle de “corridor écologique”.
  • Couverts diversifiés : semis de légumineuses, graminées ou crucifères entre ou sous les rangs, réduisant l’érosion et accroissant la matière organique.
  • Associations spontanées : tolérance (voire protection) de bosquets, arbres isolés, vieux arbres têtards au sein ou en lisière de parcelle.

Pour la plupart des témoins que nous avons croisés, l’agroforesterie se pense comme relation plus que comme recette : il s’agit de rendre la vigne moins vulnérable à l’érosion, à la sécheresse, mais aussi plus accueillante à une multitude de formes de vie (insectes, oiseaux, auxiliaires). C’est une approche empirique, sensorielle, parfois tâtonnante, où chaque geste est scruté, discuté.

Des chiffres et des expériences : ce que dit la recherche, ce que montrent les vignerons

Nombres, chiffres, sensations. Ce sont des faits qui ancrent l’agroforesterie dans une réalité plus vaste que celle du simple “retour au naturel”.

  • Érosion divisée par 3 à 5 : Selon l’INRA (étude 2022 sur vignobles méditerranéens et bordelais), la présence de bandes arborées et de couverts végétaux réduit fortement le ruissellement et l’érosion, qui sont responsables de la perte annuelle de 20 à 40 tonnes de sol par hectare dans certains vignobles nus.
  • +15% à 30% de biodiversité observée : Notamment au niveau des pollinisateurs, carabes, oiseaux nicheurs (source : Solagro, 2022 ; Observatoire National de la Biodiversité 2023).
  • Effet climat : Les haies diminuent la température du sol de 2°C à 3°C l’après-midi en été, limitant justement le stress hydrique de la vigne, surtout sur sols superficiels (étude AgroParisTech, 2021).
  • Moins de traitements : Les vignes agroforestées du Château Le Puy ou de La Source d’Audrey (Gironde) reculent sensiblement le développement de maladies fongiques grâce à la régulation des équilibres microbiens. Des diminutions de 20 à 30% des quantités de cuivre ou soufre pulvérisés ont été notées sur leurs parcelles expérimentales (source : témoignages directs, Cité du Vin 2023).

Mais il y a aussi la dimension sensible, plus difficile à mesurer. Il y a cette fraîcheur matinale sous le couvert d’un vieux prunier, le froissement des ailes d’un chardonneret où, jadis, ne régnaient que silence minéral et insecticides. Ces sensations, rapportées par les vignerons, sont aussi la marque de ce mouvement.

Pourquoi ce retour des arbres ?

Trois grands moteurs apparaissent derrière ce renouveau végétal.

  1. Résilience climatique : La sécheresse de 2022 n’a fait que confirmer ce que 2019, 2011, voire 2003 avaient illustré : la vigne nue souffre. Les arbres, par l’ombre, les racines profondes, l’humidité qu’ils maintiennent, sont devenus précieux alliés. La Faculté d’œnologie de Bordeaux le rappelle, l’ombrage partiel des arbres limite la chute de la photosynthèse et atténue la déshydratation des baies en fin d’été (source : projet “Arbrévin”, 2022-2024).
  2. Recherche de complexité écologique et gustative : Le terroir ne se mesure pas qu’au caillou. De plus en plus de vignerons estiment que cette diversité botanique, fongique, microbienne, pénètre jusque dans la structure aromatique et l’équilibre des vins. Certains domaines comme le Château Thieuley ou le Clos de l’Elu (Anjou) mènent des micro-vinifications comparatives pour observer ces nuances (données IFV, 2023).
  3. Désir de transmission et d’harmonie paysagère : Nombre des plantations sont pensées pour résister “aux années”, au-delà du temps d’une carrière. Le vigneron laisse trace, trace de racines et de paysage plus accueillant pour les suivantes générations (Rencontres nationales de l’Agroforesterie, 2023).

Quels arbres, quelles associations végétales dans le vignoble ?

L’expérience française et européenne a mis en lumière quelques arbres et arbustes “compagnons” plus adaptés aux contraintes du vignoble :

  • Fruitiers rustiques : pruniers, poiriers, pommiers traditionnels, souvent moins sensibles aux maladies.
  • Essences ligneuses locales : érable champêtre, alisier, chêne pédonculé ou pubescent, même robinier (en nombre limité pour éviter la concurrence pour l’eau).
  • Arbres fixateurs d’azote : fabacées, arbres de Judée, caragana, utilisés en bordure pour enrichir le sol (Source : Association Française d’Agroforesterie).
  • Haies mixtes : aubépine, sureau, noisetier, troène, ronce (apprivoisée !), qui servent d’habitats à de nombreux auxiliaires et régulent les déplacements de ravageurs.

Des associations plus “exotiques” — oliviers, grenadiers, amandiers — sont également testées en Nouvelle-Aquitaine, adaptation au changement climatique oblige.

Freins, défis et paradoxes de l’agroforesterie viticole

Si la dynamique est réelle, elle reste largement minoritaire sur l’ensemble du Bordelais : moins de 1% des surfaces viticoles bordelaises sont aujourd’hui converties ou engagées dans l’agroforesterie intégrée (Chambre d’Agriculture Gironde, 2024). Les raisons ?

  • Coût et temps : Planter, entretenir, attendre que l’arbre grandisse nécessite patience et budget. Certaines aides existent (FEADER, Région Nouvelle-Aquitaine), mais restent souvent peu adaptées au rythme du vigneron.
  • Craintes de concurrence : peur que la présence d’arbres réduise la vigueur, voire le rendement de la vigne, surtout sur sols superficiels. Pourtant, les retours divergent selon les contextes (INRAE & IFV, 2022).
  • Complexité administrative : La PAC, longtemps inadaptée, commence à reconnaître les formes d’agroforesterie, mais les règles restent parfois incohérentes, selon la classification de la parcelle (viticole, arboricole, ou “surface d’intérêt écologique”…).
  • Difficultés techniques : mécanisation plus délicate, contraintes d’espacement des arbres, obligation d’observer et d’innover en permanence.

Enfin, s’il y a engouement, il ne faut pas tomber dans la “mode” du haubanage généralisé. Certains terroirs très hydromorphes, très pentus, très pauvres en eau, voire certains cépages trop sensibles à l’ombrage, se prêtent mal à la généralisation du modèle. Il s’agit donc moins d’une recette que d’une palette, d’un éventail d’options.

Agroforesterie viticole : un marqueur de la nouvelle viticulture ?

Oui, l’agroforesterie s’impose peu à peu comme repère fort de cette nouvelle viticulture engagée, respectueuse du vivant et attentive au goût. Elle va de pair avec les démarches en vinification nature, l’arrêt du désherbage chimique, la recherche de diversité microbienne en cave et au chai. Elle tranche avec le “vignoble-laboratoire” à la fois par sa modestie et sa radicalité : il s’agit d’accueillir, dans la complexité, ce que l’industrie du XXe siècle avait tenté de gommer.

  • Marqueur esthétique et symbolique : Un paysage de haies, d’arbres isolés, de bandes enherbées, donne à voir tout de suite un mode de viticulture “autre”, qui traduit un changement de posture et de regard.
  • Marqueur technique : L’agroforesterie invite à renouveler les gestes du vigneron, à repenser les itinéraires techniques et le calendrier des interventions.
  • Marqueur gustatif (en devenir) : Il existe encore peu de publications sur les effets directs sur le goût du vin (mis à part quelques essais de l’INRA et de l’IFV – 2023), mais l’expérience sensible des dégustateurs retrouve fréquemment une tonalité plus fraîche, plus “résiliente” dans ces rouges natifs d’un milieu complexe (par exemple les cuvées du Domaine Emile Grelier, qui a remporté le Trophée de l’agroécologie 2022).

Perspectives : un nouvel imaginaire pour la vigne bordelaise et ailleurs

En ce début de XXIe siècle, l’arbre revient sur la scène viticole comme le témoin d’un temps retrouvé et l’annonce d’un avenir moins linéaire. L’agroforesterie, bien plus qu’une simple technique, pourrait bien devenir la signature d’un Bordeaux libre, nuancé et pluriel.

Si quelques dizaines de domaines (sur près de 6000 exploitations en Gironde) font encore figure de pionniers, les réseaux de formation (AFAF, Chambre d’Agriculture), les initiatives de recherche (projets “Arbrévin”, “Vitiforest” pilotés par l’INRAE), et l’appétence croissante du public témoignent d’une tendance de fond. Les concours des Vignerons Engagés ou la communication des syndicats commencent à intégrer ce marqueur à leur identité visuelle et à leurs cahiers des charges.

Au fil des rangs, le bruissement des feuilles d’érable, le vol des chauves-souris, la fraîcheur retrouvée d’un grenache lors d’un été caniculaire : tout cela invite à écouter autrement la vigne, à penser la viticulture non plus contre, mais avec le vivant. C’est peut-être de ce paysage restauré que viendra le véritable renouveau du Bordeaux vivant — dans l’ombre portée d’un arbre, entre mémoire des lieux et promesse de vins sincères.

Pour aller plus loin :

  • INRAE, “Arbres et vignes : les vertus de l’agroforesterie”, 2022-2024
  • Association Française d’Agroforesterie – agroforesterie.fr
  • Chambre d’Agriculture de Gironde – Bilan 2023 sur l’implantation d’arbres dans le vignoble
  • IFV, Observatoire National de la Biodiversité, projets “Vitiforest” et “Arbrévin”
  • Solagro, “Biodiversité et agroforesterie en pratiques”, 2022

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